QUAI DU POLAR - ACTUALITES

COUP FOURRE AU WYOMING

 

Pour ce qui est de se fourrer dans les situations les plus scabreuses, Walt Longmire est un modèle du genre. S'il y a risque de coups de gueule, coups de poings, coups de feu, le shérif du comté d'Absaroka répond présent. C'est qu'il a une haute idée de son rôle et que l'injustice le hérisse. Une fois encore dans ce 9e épisode de sa saga, Craig Johnson nous offre une enquête échevelée et hautement jubilatoire où se mêlent religion, pétrole, appât du gain, officines douteuses, le tout formant un maelström détonant que le romancier du Wyoming nous concocte avec  ses ingrédients favoris : l'humour et le sens du rythme.

 

Mais quel ce gamin apeuré qui s'invite un beau jour dans la maison d'une vieille dame, y trouve gite et couvert et y fait de menus travaux ? Un ange, croit-elle. C'est du moins ce qu'elle annonce au shérif. Qui vient enquêter sur place avec son adjointe sexy, la pétillante Vic. Le garçon, surpris, tente de s'échapper et percute Vic qui en est pour deux beaux cocards. Rien de bien méchant sous le ciel de la petite ville de Durant, sauf que le mineur en question a fui une communauté polygame installée au fin fond du comté.

 

Ca se corse lorsqu'un collègue de Longmire lui apprend que la mère du garçon l'a contacté un mois plus tôt pour retrouver son fils. Et cette mère a disparu à son tour. Une visite au sein de la secte qui vit dans un camp retranché encadré de grandes clôtures et de miradors aiguise la curiosité du policier, et bientôt sa fureur quand il découvre comment sont traités les enfants dans cette forteresse sectaire.

 

Aidé par son fidèle Henry Standing Bear, Cheyenne humaniste, et par Vic sa dulcinée à la gâchette facile, il s'attaque à ces brebis égarés et leur gourou derrière lesquels se cachent des individus bien plus dangereux motivés non par une quelconque croyance mais par l'appât du gain. Le final est explosif, spectaculaire (quel manne pour le cinéma !) et si force reste à la loi, l'équipe du shérif y laisse plus que quelques plumes.

 

Craig Johnson poursuit l'épopée Longmire sans baisse de régime. Comme à chaque fois, on est pris dans ses filets, prisonniers consentants de ses histoires sur-vitaminées mais profondément humaines. Le polar des grands espaces a trouvé son maître.

 

"La dent du serpent" de Craig Johnson, (Gallmeister), traduction de Sophie Aslanides - 460 pages - 22.80 €

 

Par ailleurs en juin ressort en poche chez Points "Tous les démons sont là", l'un des sommets de la série, une chasse à l'homme dans une nature impitoyable où Walt Longmire découvre un avant-goût de l'enfer (voir ma critique de ce roman en 2015).

 

UN GLACIER COMME SARCOPHAGE

 

Arnaldur Indridason ne déroge pas à la règle, largement partagée par ses collègues polardiers (notamment nordiques) de mettre en scène un personnage récurrent, en général policier, et de le suivre tout au long de sa carrière. Depuis « La Cité des Jarres », c’est l’inspecteur Erlendur qui mène avec précision et humanité des enquêtes policières au cœur d’une Islande de feu et de glace.

 

Mais il sait aussi s’en échapper pour des romans différents, tel « Betty », déclinaison de la beauté nénéneuse ou « Le Livre du Roi » qui plonge dans les racines littéraires de l’île volcanique ou l’an passé « Opération Napoléon », proposé désormais en poche chez Points. Cette fois Indridason part de la disparition tenue secrète d’un avion allemand en toute fin de Seconde guerre mondiale sur le glacier Vatnajökull. Pourquoi l’armée américaine tente-t-elle de récupérer l’épave pour la troisième fois de nos jours après deux échecs en 1945 et 1965 ? Quel intérêt ont les Américaines à braver les autorités islandaises pour éloigner tout témoin du lieu du crash ? Ces deux questions nourrissent la trame de cette aventure qui se nourrit des mystères que l’Histoire ne manque jamais de générer pour offrir un roman haletant, construit avec méthode par Indridason, maître es-intrigue.

 

Outre le plaisir d’un suspens bien mené, on y trouve aussi,  illustrée grandeur nature, la propension des Etats-Unis à imposer leur loi aux plus petits, fussent-ils des alliés, à user des moyens les plus violents et les moins éthiques pour parvenir à leurs fins, à faire preuve de suffisance et de morgue dans leurs relations internationales. Ainsi, lorsque l’affaire s’ébruite, le général US qui mène le bal se  permet de convoquer le Premier ministre et de le sommer de confirmer le prétexte qu’il a trouvé pour empêcher la divulgation du véritable motif de l’opération par les médias. Et il a cette réflexion qui traduit parfaitement son état d’esprit : « Dois-je vous rappeler, Monsieur le Premier ministre, qu’un pourcentage considérable du Produit national brut de ce pays dépend de nous, directement ou indirectement ? » Menace et chantage, les deux leviers devant lesquels, malgré sa colère, le gouvernement islandais se voit contraint de céder.

 

 Seulement, il existe des hommes et des femmes qui n’acceptent pas d’être bousculés, menacés, traités comme quantités négligeables au nom d’une soi-disant raison d’état. Kristin et Julius sont de ceux-là, décidés à résister contre cette agression faite à leur petite nation, à ses citoyens, même au prix de terribles représailles. Cette lutte du pot de fer et du pot de terre fait la saveur de cette histoire. Qu’une femme prenne la tête de la révolte contre le fait du prince est là encore symbolique de la volonté de l’auteur de faire la part belle aux minorités malmenées. Qui ont choisi de se rebeller. L’esprit de résistance servi par un récit captivant.

 

« Opération Napoléon » d’Arnaldur Indridason (Points N°4430) - 424 pages - 8,10 €

 

LE RETOUR DES GEANTS

 

Ils ont marqué l’histoire du roman noir. Ce sont des géants qui continuent à faire recette. James Crumley et Donald Westlake appartiennent au club restreint des écrivains qui assaisonnent leurs récits d’un ingrédient savoureux, l’humour et c’est ce qui en fait le charme. On ne peut que se féliciter que des éditeurs en France continuent à leur être fidèles quelques années après leur disparition qui eut lieu en 2008.

 

Ainsi, Gallmeister a eu l’excellente idée de rééditer l’œuvre de Crumley, dans une nouvelle traduction de Jacques Mailhos, la précédente datant singulièrement. Le premier opus « Fausse piste », qui ouvre la série des mésaventures du privé déjanté Milo Milodragovitch, est rehaussé par de superbes illustrations en noir et blanc de Chabouté (dont l’adaptation en bd de Moby Dick est une petite merveille).  Caryl Ferey, l’auteur de Zulu, signe une préface éclairante qui évoque avec justesse « un grand foutoir plein de bruit et de fureur ». On ne saurait mieux dire comme on ne saurait mieux définir l’écrivain Crumley qu’en soulignant qu’il « écrit avec un coyote écrasé au milieu du désert dans le cœur, la mort aux dents et sans retenir les chevaux ». Bien vu Caryl !

 

L’histoire se passe à Meriwether, montana (montagne magique pour le roman américain des grands espaces). Milo dont c’est la première apparition (le roman date de 1975) est un privé en forme d’éponge tant il est imbibé d’alcool pour oublier ses malheurs conjugaux, en forme d’éponge aussi lorsqu’il s’agit d’absorber les différentes psychologies des clients qui osent encore faire appel à ses services, comme la craquante Helen Duffy. La suite, on vous laisser la déguster avec gourmandise.

 

Crumley ne manque ni d’humour, ni d’humanité. Donald Westlake est du même contingent, celui des conteurs intarissables capables de transformer un désastre annoncé en une délirante épopée. Dans celle que nous propose les éditions Rivages, ce n’est pas le roi de la cambriole avortée, Dortmunder qui s’y colle (Rassurez-vous, Rivages ressort en poche une des plus aventures les plus abouties de ce voleur malchanceux « Dégâts des eaux ». Si vous l’avez raté, plongez-y avec délices, c’est un vrai bonheur).

 

Mais, revenons à  « J’ai déjà donné » qui met en scène un journaliste « pipol », Jay Fischer, qu’on oblige à changer de registre pour couvrir l’invasion d’une île des Caraïbes. Cet envoyé spécial –très spécial- s’emmêle les pinceaux, pris dans un engrenage implacable entre le dictateur de l’endroit, l’incontournable FBI, des trafiquants d’armes et on en passe et des gratinés. Le danger guette et Jay en prend plein la poire. L’occasion de découvrir une face méconnue du métier de reporter quand celui qui l’exerce est un drôle d’olibrius agité comme une marionnette par le Réseau, pieuvre médiatique qui ne recule devant aucune turpitude pour « bonifier » l’info. Fischer a enregistré cinq cassettes (le roman date de 1971) sur lesquelles il fait le compte-rendu de son périple improbable. C’est hilarant, c’est du Westlake !

 

- « Fausse piste » de James Crumley, traduit par Jacques Mailhos (Gallmeister) - 398 pages - 23.50 €

 

- « J’ai déjà donné » de Donald Westlake, traduit par Nicolas Bondil (Rivages/thriller) - 315 pages - 22.00 €

 

- « Dégâts des eaux » de Donald Westlake, traduit par Jean Esch (Rivages/Noir) - 624 pages - 9.70 €

 

LA REVOLTE DES SANS-ABRI

 

Un polar, oui certes. Mais plus que ça. Un tableau de notre société dans les entrailles de laquelle Alexis Ragougneau installe son microscope tel un chirurgien des âmes et y trouve largement de quoi nourrir ses craintes pour l'avenir de l'humanité. C'est dans le milieu des sans-abri que le romancier place son intrigue policière, parmi ces "remis à la rue, tas de poussière poussé à la va-vite sous le tapis mité d'une société désagrégée". L'un d'entre eux, Mouss, se lève soudain contre le sort fait à ses compagnons et entraîne ceux-ci dans une action condamnée d'avance, l'occupation de Notre-Dame de Paris la veille de Noël. Un mouvement spontané bien vite médiatisé auquel  participe malgré lui le frêle abbé Kern, de permanence dans la cathédrale, déjà entrevu dans le précédant roman de Ragougneau "La Madonne de Notre-Dame".

 

Considéré par les forces de l'ordre comme un otage (ce qu'il n'est pas), le prêtre maladif et compatissant joue les intermédiaires entre les manifestants et la police soutenue par la hiérarchie ecclésiastique. En vain. L'assaut est donné. Mouss, figure christique, est évacué à l'Hôtel-Dieu dont il parvient à s'échapper.

 

Quatre mois plus tard, à la veille de Pâques, le corps d'un clochard est repêché sans vie dans la Seine. Il a été martyrisé. Ses blessures évoquent les stigmates du Christ. C'est Mouss. La juge Claire Kauffmann (qui était substitut du procureur dans le précédant opus) est chargée de l'enquête. Elle tente de s'appuyer sur le père Kern, pour faire la lumière sur ce rebondissement. Au sein de la police, il semble bien qu'on renâcle à enquêter au fond, ce qui laisse penser à des interventions venues de plus haut. La thèse d'une bagarre entre clochards satisferait les officiels.

 

Mais Claire, aidé par le lieutenant Gombrowicz, veut aller plus loin et s'intéresse notamment aux agissements d'une organisation de catholiques traditionnalistes aux méthodes musclées. C'est prendre un grand risque...

 

Ce roman est d'une grande richesse, tant par la qualité de l'intrigue que par la peinture très fine des personnages qui vivent sous nos yeux, souffrent, doutent, hésitent et échappent aux stéréotypes traditionnels du roman noir. De surcroît, Ragougneau nous donne à réfléchir sur les grands thèmes d'une époque déboussolée, la religion, la solidarité, la précarité, la différence. Son constat n'est guère de nature à nous rassurer.

 

"Evangile pour un gueux" d'Alexis Ragougneau (Ed. Viviane Hamy) - 360 pages - 19 €

 

LE RETOUR DE LEW ARCHER

 

Pourquoi parle-t-on si abondamment de Raymond Chandler ou de Dashiell Hammett lorsqu’on évoque les maîtres du polar hard-boiled et si peu de Ross MacDonald ? Pourquoi cette notoriété de Philipp Marlowe et de Sam Spade qui laissent dans l’ombre Lew Archer ? Sans faire offense aux deux auteurs et à leurs célèbres détectives, il est nécessaire de mettre sur le même plan le bouillonnant Archer né de la plume acérée du Californien Macdonald.

 

Aussi faut-il mettre en exergue l’excellente initiative des éditions Gallmeister qui a entrepris la réédition (dans une traduction inédite et intégrale de Jacques Mailhos) de la série Lew Archer. Commencée avec  « Cible mouvante », la collection de poche Totem sort cette fois l’opus 7, « Les oiseaux de malheur ». L’enquête du privé le conduit au cœur de la famille déchirée d’un ancien sénateur dont les fils, leurs femmes et quelques aigrefins de leur entourage se disputent l’héritage.

C’est Carl, le cadet de la famille, interné par son frère ainé avec  l’aval d’un médecin ambitieux et d’un shérif dévoyé, qui demande à Archer de l’aider au soir de son évasion de l’hôpital psychiatrique. Pour le détective, débute un parcours du combattant dans les méandres d’un fleuve familial bien près de déborder et d’emporter avec lui l’équilibre relationnel et la raison de ses membres.

 

Ross Macdonald, outre sa capacité à tisser une intrigue passionnante et aux multiples rebondissements, sait à merveille peindre l’état d’esprit des protagonistes de son histoire. Il possède en outre une science avérée de l’image qui fait mouche. Ainsi, décrit-il ces villas « survivantes d’une ère d’élégance dans une ère de nécessité », ou cette femme « faussement hollywoodienne, probablement creuse, certainement hors de prix, et pas neuve, mais jolie machine tout de même », ou ce personnage qui dit « n’avoir jamais essayé de se vendre de crainte que quelqu’un soit tenté de l’acheter ». Vous aurez compris que Macdonald est un styliste qui offre à son héros une arme redoutable : cet humour qu’Archer manie avec une élégance un peu cynique, mais tellement réjouissante pour le lecteur.

 

Vous qui aimez les films noirs des années cinquante, ne passez surtout pas à côté de Ross Macdonald sans vous arrêter. Ses polars sont de petits bijoux.

 

« Les oiseaux de malheur » de Ross Macdonald, traduction de Jacques Mailhos, (Gallmeister, coll. Totem) - 289 pages - 10.50 €

 

TRAQUE AU SOMMET

 

Craig Johnson est au Wyoming ce que Tony Hillerman était au Nouveau-Mexique. Comme le regretté auteur du cycle Leaporn-Chee, il est amoureux des grands espaces et de la culture indienne et met en scène des hommes rudes et sincères, engagés dans de périlleuses missions au cœur d’une nature souvent hostile. Le septième épisode de la saga consacrée à Walt Longmire ne déroge pas à cette règle.

 

Chargé de conduire trois repris de justice particulièrement dangereux aux fédéraux, le shérif d’Absaroka apprend, peu après avoir livré les tueurs à ses collègues, que les trois hommes ont pris la fuite, laissant derrière eux plusieurs cadavres et ayant enlevé deux otages. Le cerveau de l’opération est un Indien Crow, illuminé, Raynaud Shade, qui promène avec lui les restes de l’enfant qu’il a tué.

 

Sans attendre l’arrivée de renforts bloqués par un temps épouvantable, Walt se lance à la poursuite du psychopathe dans le blizzard et la neige des Bighorn Mountains. Le fugitif semble décidé à traverser cette montagne par des chemins tortueux et escarpés, déjà difficiles en été et rendus terrifiants lorsque la tempête gronde.

 

La traque prend des allures de geste infernale, d’autant que Shade se débarrasse au fur et à mesure à la fois de ses acolytes et de ses otages. Longmire est accompagné un moment du géant indien Virgil White Buffalo mais également de quelques fantômes que son esprit malmené par les conditions extrêmes de cette chasse à l’homme appelle à la rescousse. Avec la carabine à longue portée que lui a confié son ami Omar, son humanisme et son sens aigu du devoir l’empêche, lorsqu’il tient Shade dans son viseur, de mettre fin de cette manière à la poursuite : « Tuer un homme, même un homme coupable, qui ne voit pas celui qui le menace, et le tuer de très loin n’était pas compatible avec la définition de mon boulot. »

 

Cette quête inexorable le conduit à un dépassement de soi-même qui manque de lui coûter la vie et l’esprit. Assez étonnamment, un livre de poche écorné et détrempé que son adjoint lui a confié côtoie dans son sac à dos ses armes et autres rations de survie. En fait pas si étonnant que ça, quelle meilleure bible en effet que « La Divine Comédie » de Dante et ses neuf Cercles de l’enfer pour rythmer ce voyage au bout de la nuit.

 

Dans ce style épique qui caractérise ses romans, Craig Johnson mène son héros toujours plus haut, toujours plus loin, avec, au détour de sa prose, le souci de garder au cœur de l’action trépidante la part d’humanité qui rend convaincants les choix les plus délicats.

 

« Tous les démons sont ici » de Craig Johnson, traduit par Sophie Aslanides (Gallmeister), 314 pages, 23.50 €


POUR FREINER LE CHAOS

 

Le problème avec les héros récurrents, c’est qu’on s’y attache et dès lors que l’auteur choisit de les laisser sur la touche, le lecteur se retrouve un peu désemparé. C’est vrai pour Dominique Sylvain qui, au fil de six rendez-vous, nous a fait apprécier son duo détonant Lola Jost-Ingrid Diesel, la commissaire retraitée qui aime la bonne chère et la kiné, sublime créature pour qui le strip-tease un art. Un duo engagé dans des enquêtes aussi officieuses qu’échevelées. Exit !

 

 La Thionvilloise a décidé de tourner la page, mais le naturel revient, c’est bien connu, au galop. Et un nouveau couple émerge, constitué d’un commandant  massif et bourru (l’incarnation modernisée de Maigret ?) et d’un lieutenant féminin subtil et cultivé. Bastien Carat et Franka Kehlmann n’étaient pas destinés à nourrir une véritable complicité. La seconde, filleule de la patronne de Carat, la divisionnaire Christine Santini, lui est imposée pour remplacer dans son équipe de la Crim’ son adjoint et ami Colin qui a sombré dans l’alcoolisme : « Futée, motivée, consensuelle, cette gamine n’a qu’un défaut : être le chihuahua de Santini » pense d’abord Carat.

 

L’investissement de la jeune policière dans la traque d’un tueur  illuminé, qui tranche la langue de ses victimes et laisse des messages mystiques, force son admiration et l’amène à s’appuyer de plus en plus sur les intuitions de Franka. Ils connaissent leur talon d’Achille respectif : lui, des troubles de la vigilance qui peuvent le conduire jusqu’à la perte de connaissance qui lui a valu un sévère accident de voiture dont son épouse est sortie marquée à vie. Elle, un père épouvantable pas étranger au suicide de sa mère et un frère fragile qu’elle materne.

 

Les voici donc engagés dans une enquête scabreuse et à haute tension. Comme à l’habitude, Dominique Sylvain aime à constituer autour de ses héros une petite équipe riche de caractères bien trempés comme Bergerin, dit le Viking, quelque peu démobilisé par le proche accouchement de sa femme, comme Garut, le brave flic revenu de tout. Mais tout en luttant avec le machiavélique tueur en série, la bande à Carat doit subir les crocs-en-jambe de Colin Mansour, amer d’avoir été évincé par son ami, les interventions peu opportunes de la divisionnaire qui songe d’abord à sa carrière et les manigances d’un ténor du barreau pour qui « la justice n’existe que pour freiner le chaos ».

 

Si l’humour est moins présent ici que dans la série Lola-Ingrid, c’est que Dominique Sylvain s’est engagée sur un sentier plus sombre qu’à l’ordinaire. Il est question ici de justice divine : le tueur est persuadé d’en être le glaive et le groupe de la Crim’ devient le jouet de forces malfaisantes. Nul n’en sortira indemne. Le lecteur non plus.

 

« L’archange du chaos » de Dominique Sylvain (Ed. Viviane Hamy) - 330 pages - 18 €


SEIGNEUR, QUEL ROMAN !

 

Partant de faits réels en mêlant à son intrigue un vétéran et une victime de la fameuse bataille de Bruyères d’octobre 1944 durant laquelle se sont illustrés les 100e et 442e bataillons US composés de « Niseis », Américains d’origine japonaise, le Bruyérois Franck Seigneur donne à son histoire policière une solide base historique, parfaitement documentée qui en fait à la fois l’originalité et le charme. Pourquoi la petite cité vosgienne de Firville (en fait Bruyères) est-elle le cadre d’un crime pour le moins étrange (un homme sans tête découvert dans la forêt) ? Le major de la gendarmerie locale s’interroge et reçoit bientôt le renfort du commandant de police parisien Yann Valroff, envoyé sur les lieux après qu’une autre exécution du même acabit a été découverte dans la capitale portant sur un homme originaire lui aussi de Firville. L’enquêteur du 36 quai des Orfèvres débarque dans un cadre rural très éloigné de la délinquance urbaine qui est son lot quotidien. Les aides conjuguées d’une jeune journaliste Kim N’Guyen d’origine asiatique et d’un vétéran de la bataille de 44 lui seront précieuses comme le soutien de Sylvie Hilaire, docteur de la petite ville qui soulagera ses plaies et son cœur. 

 

En dépit de la mise en place d’une cellule de renseignement « Homicide 88 », le scénario s’accélère et plusieurs autres victimes viennent contrecarrer les efforts du flic migraineux pour découvrir la vérité. Peu à peu, il débusque quelques secrets enfouis au sein de la petite communauté villageoise adossés sur une légende (le samouraï des neiges) expliquant la menace terrible que fait peser sur certains habitants une société ultranationaliste japonaise aux méthodes ancestrales expéditives et sanglantes. Ce qui entraîne par ricochet l’intervention des services secrets américain et japonais. Du coup, Valroff, dessaisi de l’affaire, décide de poursuivre en électron libre ce qui lui vaut quelques sérieuses mésaventures.

 

Ce thriller solidement charpenté, au rythme soutenu, fait la part belle à la psychologie de personnages attachants, à l’image de ce Valroff qui aurait pu devenir un héros récurrent si… (mais n’en disons pas plus). Ce livre pourrait faire un excellent film d’action (ah, cette poursuite sur l’autoroute !) et le cinéma serait bien avisé de se pencher sur le travail d’orfèvre de Franck Seigneur. Pour autant, qu’on ne s’y trompe pas, ce dernier est un romancier soucieux de la langue et qui dépeint cette région de l’est avec un art consommé de l’image. Ainsi parlant de la forêt vosgienne où Valroff enquête : « Un décor que la neige muselait sous un voile opaque et uniforme. Dans cette stérilité de bloc opératoire, le vent d’est soulevait des nuages de particules de glace qui tels des spectres fuyaient aussitôt les lieux pour traverser la forêt en processions irrégulières » ou plus loin « Son regard se perdit sur la blancheur du chemin que l’orée du bois gobait comme une gueule de pénombre. Noire, béante, ouverte comme le rire édenté d’un dément s’esclaffant de lui avoir joué un sale tour ». Les Vosgiens reconnaitront là leur terroir saisi au plus près de sa spécificité comme ils auront le sentiment d’être en pays connu avec le patronyme des protagonistes locaux, les Pierrel, Bastien, Claudel et autres Pelot (un clin d’œil à Pierre ?).

 

 Quand l’Histoire avec un grand H percute tel un boomerang, un demi-siècle plus tard, la bonne conscience perverse et le confort de quelques tristes sires, on éprouve une certaine jubilation même si, pour y parvenir, elle emprunte des chemins tortueux.  Franck Seigneur a construit un véritable puzzle dont les pièces se mettent en place une à une pour le plus grand plaisir du lecteur qui lui rappelle avec gourmandise l’adage : Jamais deux sans trois. Mais, cher Franck, que l’attente ne dure pas douze ans !

 

« Samouraï 731 » de Franck Seigneur (Les Nouveaux Auteurs) - 635 pages - 19,95 €

 

J’avoue avoir craint un moment que Franck Seigneur ne soit l’auteur que d’un unique roman « Réminiscence » paru en 2003, un polar particulièrement prometteur ainsi que je l’avais écrit dans une critique parue dans la Liberté de l’Est. Le Bruyérois m’avait confié être porteur d’un projet ambitieux que l’éditeur Michel Laffont avait semblé accompagner avant de se retirer. Il aura fallu plusieurs années pour qu’un autre éditeur « Les Nouveaux Auteurs » prenne le relais. Le résultat est à la hauteur de l’attente.


JEAN-FRANCOIS VILAR S'EST RETIRE : PARIS ORPHELIN

 

Parfois des êtres disparaissent en toute discrétion comme s’ils désiraient ne déranger personne. C’est le cas de Jean-François Vilar, décédé en novembre dernier.  Il avait, d’ailleurs, avait poussé le sens de l’effacement jusqu’à rompre complétement ses noces avec le polar parisien. Voilà en effet plus de vingt ans (son dernier roman date de 1993) que cet époustouflant piéton de Paris a quitté la scène (la Seine ?) littéraire pour se retrancher dans un silence que le clan de ses irréductibles admirateurs (dont je suis) avait bien du mal à accepter. Son Victor Bainville, photographe et historien de Paris, est un petit cousin du Nestor Burma de Léo Malet. A sa suite, c’est le Paris des années 80 qui est inventorié à l’occasion d’enquêtes étonnantes.

 

Vilar était aussi passionné par la Révolution française comme en témoigne ce véritable chef-d’œuvre « Les Exagérés », mais aussi par tous les chaos de l’Histoire. Il a su exprimer le désenchantement de ceux qui ont cru aux « lendemains  qui chantent », car il fut l’un d’entre eux.

 

Redécouvrir les passages chers à Walter Benjamin, danser le tango à la Bastille, passer de troquets en troquets dans des quartiers populaires, autant de visites éclairées dans une capitale frondeuse que célèbre avec passion et un brin de nostalgie l’ancien licencié en philosophie. Sept romans noirs au total à relire sans délai (ou à découvrir pour les malheureux qui sont passés à côté) : voici l’occasion unique de retrouver  l’âme d’un Paris à jamais disparu.


  • C'est toujours les autres qui meurent, Fayard noir, 1982 (poche : Babel noir poche, 1997)
  • Passage des singes, Presses de la renaissance, 1983 (poche : J'ai Lu, 1985)
  • État d'urgence, Presses de la renaissance, 1985 (poche : J'ai Lu, 1987)
  • Bastille tango, Presses de la renaissance, 1986 (poche: Babel noir poche, 1998)
  • Djemila, Calmann-Levy, 1988 (poche : Folio policier 2011)
  • Les Exagérés, Seuil, 1989 (poche : Points Seuil, 1990)
  • Nous cheminons entourés de fantômes aux fronts troués, Seuil, 1993 (poche Points Seuil 2014)

LE MANUEL DU TUEUR EN SERIE

Que Robert Manuel soit un ancien flic (et pas n’importe lequel*) ne fait aucun doute à la lecture de son roman noir –son deuxième- « La Cage ». Contrairement à certains polars dits classiques où le travail de la police se cantonne à une seule affaire sur lequel le projecteur est braqué et qui concentre tous les efforts des enquêteurs, le livre de l’ancien divisionnaire montre le quotidien d’une équipe de la PJ à Marseille, occupée à se démultiplier face à plusieurs affaires criminelles qui ne leur laissent aucun répit.

C’est comme une épidémie. Les tueurs en série se multiplient : un étrangleur, un tueur d’enfants, un mutilateur, de quoi hanter les nuits du commissaire Manu Marel (ça ne vous dit rien ?), bouleverser ses équipes, installer une véritable psychose dans la région. Ce roman est passionnant. Original aussi parce qu’il multiplie les pistes, les entrecroise, tente de comprendre les errements des prédateurs. Il introduit pour ce faire le personnage d’une profileuse, aussi compétente que séduisante. Intéressantes aussi les relations très fortes qui se nouent entre ces hommes et ces femmes pris dans une course contre la montre pour éviter la multiplication des victimes.

Certains seront peut-être rebutés par le style fleuri de Robert Manuel qui, par exemple, n’hésite pas à donner une apparence humaine aux objets les plus usuels et abuse du procédé. En tout cas, l’action n’est pas oubliée. Elle est même particulièrement bien mise en scène avec notamment des interventions musclées et risquées qui mettent en danger l’intégrité de ces flics motivés comme jamais. Sans doute les rapports entre les membres de cette « grande famille » sont-ils un brin idylliques et l’hyper-sensibilité de Manu pourra apparaître quelque peu sur-jouée. Toujours est-il que le lecteur, happé par le rythme trépidant de ces affaires à rebondissements, risque d’y passer quelques nuits blanches.

*Robert Manuel, aujourd’hui à la retraite, à passer 38 ans dans la police de lieutenant à commissaire divisionnaire, de Roubaix à Fréjus-Saint-Raphaël en passant par Avignon et Marseille.

« La cage » de Robert Manuel (éditions Campanile) - 397 pages - 20 €

DANS LES ARRIERE-BOUTIQUES DU POUVOIR

 

Me voici rassuré. L’épilogue de « Guerre sale », le précédent opus consacré par Dominique Sylvain à l’improbable duo Lola-Jost/Ingrid Diesel, m’avait épouvanté. La sublime kiné-stripteaseuse semblait y terminer tragiquement son existence aventureuse sous les balles d’un tueur à gages. De quoi désespérer les fans du couple d’enquêtrices qui, depuis « Passage du désir », suivent avec passion la commissaire à la retraite flanquée de la beauté américaine dans leurs tribulations de femmes intrépides. Un peu comme si Nestor Burma (Jost) s’était associé à Philip Marlowe (Diesel) pour mettre le mystère KO, objectif que le cher Léo Malet fixait à son héros parigot.

 

Donc, « Ombres et soleil » nous apprend qu’Ingrid n’a pas subi le sort funeste que ce motard tout de noir vêtu semblait lui réserver. Elle est repartie en Amérique, ce qui plonge Lola dans un état proche, non de l’Ohio, mais de la dépression. D’autant que l’ex-amoureux d’Ingrid, le commandant Sacha Duguin, ami et protégé de Lola, est mis en cause dans l’exécution en Afrique, de l’ancien boss de la Crim’, Arnaud Mars. Celui-ci impliqué dans  une magouille françafricaine de haute voltige a terminé sa cavale à Abidjan une balle dans le crâne.

 

Lola se lance à corps perdu (un corps qui va payer cher cette quête de la vérité)  dans la défense et la libération de Sacha, incarcéré à la demande d’un bœuf-carottes qui jubile devant la déchéance de l’étoile montante de la Criminelle. Elle reçoit bientôt le renfort d’Ingrid revenue de ses States pour participer à cette mission au nom du sentiment amoureux encore évident qui la lie au policier français en dépit de leur rupture. Un troisième élément vient s’agréger au duo,  Joseph Berlin, ancien des services secrets, en mesure de leur ouvrir certaines portes derrière lesquelles se cachent de dangereux secrets.

 

Cette mission à haut risque entraîne les deux femmes et l’espion sur le retour dans les arrière-boutiques du pouvoir. L’éminence grise d’un ancien Président semble en effet tirer les ficelles de cet embrouillamini où apparaissent comme autant de pièces du puzzle un avocat marron, un barbouze redoutable, des mercenaires sans pitié, une jeune femme qui lutte contre la version officielle de la mort tragique de son père et l’épouse d’un ancien ministre qui s’est suicidé. Dominique Sylvain fait voyager ses héroïnes de la Côte d’Ivoire à Hong-Kong. A force de mettre le doigt sur la plaie, (« Rayon dégâts, vous êtes majestueuses », leur lance un de leur hôte africain, « On pourrait vous rebaptiser Ebola et Chikungunya ») elles y subissent des traitements douloureux et n’échappent que de justesse à une mise hors-jeu définitive.

 

Ce polar n’est pas que l’occasion d’agréables retrouvailles avec un duo explosif, il se veut aussi dénonciation des scandales politico-financiers qui, ces dernières décennies, ont terni l’image de la République, particulièrement dans ses rapports avec ses anciennes colonies africaines. Pour ce faire, la fiction trouve dans la réalité un matériau prêt à l’usage que Dominique Sylvain sait à merveille polir pour donner corps à un roman saisissant.  

 

« Ombres et soleil » de Dominique Sylvain (Editions Viviane Hamy) - 295 pages - 18 €


LA CATHEDRALE SOUILLEE

 

Une victime immaculée (un ange blond habillé de blanc) retrouvée étranglée le lendemain du 15 août au cœur de Notre-Dame de Paris, devant la chapelle Notre-Dame-des Sept-douleurs, ça fait désordre et le plus facile (le plus rapide surtout pour répondre au vœu de la Chancellerie) est de s’en tenir à l’évidence. Un garçon illuminé qui voue un culte immodéré à la Vierge, a agressé la jeune fille assassinée lors de la procession de l’Assomption au vu et au su de tout le monde. Ce ne peut donc être que lui  le coupable. Version vite admise par le commandant Landard, un flic violent et dépravé qui bâcle l’enquête.  

 

L’affaire s’arrêterait  là, si le suspect ne profitait de sa garde à vue pour se défenestrer sous les yeux de Landard -qui l’a poussé à bout- et de la substitut Claire Kauffmann qui est horrifiée. Si les autorités voient dans ce geste désespéré un aveu qui les arrange (fin du scandale), un petit prêtre chétif, le père Kern,  en juge autrement et convainc Claire, taraudée par sa mauvaise conscience, que le vrai coupable court toujours. Parallèlement, un adjoint de Landard, le lieutenant Gombrowicz ne se résout pas à admettre la vérité officielle et reprend l’enquête à titre personnel. Le prêtre creuse lui aussi jusqu’à mettre sa vie en péril pour déterrer une vérité particulièrement scabreuse.

 

Alexis Ragougneau n’est certes pas Victor Hugo. Notre-Dame, sous sa plume, n’en recèle pas moins un mystère qui prend de l’ampleur au fil d’une intrigue fort bien menée où s’invitent les fantômes d’un passé collectif – la guerre d’Algérie- qui a traumatisé toute une génération. Cet impact historique donne une vraie plus-value à cette histoire sombre dont la montée en puissance est parfaitement maîtrisée.

 

« La Madone de Notre-Dame » d’Alexis Ragougneau (Viviane Hamy) - 202 pages - 17 €


LES ANNEES POMPIDOU

 

Qu’on ne s’y trompe pas, il ne s’agit nullement du livre d’un historien. Et pourtant ce roman de Philippe Le Guillou éclaire mieux qu’une thèse savante les « années Pompidou », cette seconde présidence de la Ve République succédant au règne du grand Commandeur dont la statue a été déboulonnée un certain printemps 68. Terrible héritage. Comme le souligne l’écrivain, « le retrait du connétable n’avait pas entraîné une vacance au sommet de l’Etat (..) (Désormais) on n’était jamais très loin du pot-au-feu, d’un pays quiet, repu, qu’on invitait au repos après les hauteurs et les bourrasques. » Avec cette exception significative et surprenante chez un homme de tradition issu de l’éducation nationale et de la banque : le choix par Pompidou de s’engager résolument sur la voie de la modernité en architecture et dans l’art. Paradoxal pour ce « fils du vieux cœur hercynien de la France. »

 

C’est ce virage radical que Philippe Le Guillou observe par le truchement de son personnage principal, le peintre Kerros qu’une remarque ironique faite au nouveau président à propos de la photo officielle qu’il juge « brejnévienne », conduit à proposer à Georges Pompidou de peindre son portrait. Ce seront donc des rendez-vous réguliers où le chef de l’Etat, tout en prenant la pose, dévoile à l’artiste les facettes de sa sensibilité. Kerros est séduit, mais vite pris entre deux feux puisqu’il est le compagnon de route de quelques défenseurs du vieux Paris engagés dans une bataille sans merci contre « le bétonneur » qui démantèle les Halles, construit un paquebot-usine à Beaubourg, abandonne les quais de la Seine au dieu automobile. Ces résistants, ces nostalgiques créent l’association des Insulaires (référence à une nouvelle de Jacques Perret) car ils se sentent « assiégés par une modernité dont (ils) contestent le diktat et le rythme. » Face à cette jacquerie, Pompidou écarte comme quantité négligeable « ces pleureuses et ces pétitionnaires. »

 

Kerros tente de ménager à la fois son illustre modèle et ses compagnons de lutte, ce qui lui vaut les bouderies de l’un et des autres et le conduit à des exils solitaires loin de la capitale, dans sa chère Bretagne (où il reçoit malgré tout la visite du président) ou à Venise. De ces années Pompidou émergent quelques figures emblématiques de l’époque, Gabrielle Russier, cette enseignante morte d’avoir trop aimé un adolescent, Olivier Guichard, vieux baron du gaullisme qui veut également que Kerros lui tire le portrait, et d’autres fictifs, mais tellement réels comme la galeriste, Yvonne Horace, ou l’ancien universitaire Rémi Viargues, engagé dans le combat de sa vie contre « la perpétration de cet attentat à la beauté et à l’Histoire au cœur même de Paris », attentat qui a reçu la bénédiction de son ancien condisciple devenu Président.

 

« Comment regarderait-on ces années ? », s’interroge Kerros à la fin du roman, au moment où le locataire de l’Elysée n’est plus qu’un homme dévasté par la maladie. Le recours à la fiction offre à Philippe Le Guillou un formidable outil pour répondre à la question. Ces années insulaires qu’un homme d’Etat, conservateur en politique, a voulu ancrer dans un modernisme décapant au plan de l’urbanisme, deviennent aux yeux de l’écrivain le théâtre idéal pour rejouer une pièce classique : l’homme de pouvoir face à l’artiste. Le metteur en scène mène à bien son sujet. Au plus grand plaisir du spectateur-lecteur.

 

« Les années insulaires » de Philippe Le Guillou (Gallimard) - 302 pages - 19,80 €


OPPEL DANS LA FOURNAISE

 

On sait que les terres rares constituent désormais un enjeu stratégique mondial pour les Etats, mais aussi une source d’importants revenus pour les multinationales voraces. Dans ce contexte, c’est un eldorado que la Compagnie minière Metal-IK exploite, au bord de l’Océan, dans un coin désertique et caniculaire de l’Afrique où elle fait cohabiter sa plate-forme d’extraction et un centre de vie créé de toutes pièces pour ses employés avec le village occupé par les premiers habitants du lieu, les Awas. Ce petit monde qui vit en circuit fermé reproduit les bonnes recettes de la colonisation : des mineurs-esclaves exploités sans pitié par des cadres occidentaux qui pensent d’abord rendement (pour les autres) et plan de carrière (pour eux-mêmes).

 

Dans cette atmosphère étouffante, l’arrivée d’une observatrice de l’Onu, Tanya Lawrence, qui représente la bonne conscience des nations, met le bazar dans l’entreprise. Elle est en effet chargée de contrôler les conditions de travail, ce qui n’a évidemment pas l’heur de plaire aux dirigeants de la Compagnie, bien décidés à lui créer la vie dure. Dans ce milieu macho, une femme éveille des réflexes qui vont de l’agressivité verbale à l’agression physique. Fort heureusement pour Tanya, elle est assistée d’un garde-du-corps, particulièrement performant, qui lui permet de mener à son terme une enquête à hauts risques. Mais ces risques ne sont pas seulement humains. La découverte de baleines échouées sur une plage, le départ précipité de la tribu Awas vers une zone montagneuse indiquent que la nature entend elle aussi précipiter les événements…

 

Jean-Hugues Oppel, après quelques années de silence, a donc repris sa plume pour s’attaquer à des thèmes d’actualité avec cette vision sombre qui est la sienne. Une nouvelle occasion pour lui de démontrer que l’Homme ne respecte décidément rien, ni ses semblables, ni la nature, motivé uniquement par l’appât du gain.  Dans ce cadre, Oppel réussit un roman crépusculaire, sans doute émaillé de quelques facilités et clichés, mais porté par son indiscutable talent à installer une atmosphère pesante, parfois irrespirable. Ce qui n’est pas le moindre des atouts du livre. Un autre étant de tenir le lecteur en haleine tout au long de ses 250 pages. Quant à la base antarctique Vostok qui donne son titre au roman et apparaît en filigrane, il appartient à l’imagination du lecteur de la relier à l’intrigue principale.

 

« Vostok » de Jean-Hugues Oppel (Rivages/Noir N°900), 248 pages, 8.65 €


UN PARADIS DEFINITIVEMENT PERDU

 

Le sigle O.A.S inscrit en lettres de sang dans un appartement de Perpignan auprès du cadavre d’un vieil homme solitaire donne le ton au nouveau roman de Philippe Georget, « Les violents de l’automne ». Auteur d’un polar tonique et musclé « Le paradoxe du cerf-volant » en 2011 dont un boxeur est le héros, Georget s’attaque cette fois à l’univers à la fois paranoïaque et nostalgique des rapatriés d’Algérie, acteurs et(ou) victimes d’un conflit qui, longtemps, cacha son nom. Dans la petite communauté pied-noir installée à Perpignan, une série de meurtres met à vif des plaies qui, cinquante ans après le départ précipité de leur « patrie », restent douloureuses.

 

Vengeance, règlement de comptes, provocation : le lieutenant Gilles Sebag mène l’enquête avec une petite équipe de six personnes du commissariat de Perpignan, enquête qui va les conduire à bourlinguer jusqu’en Espagne à la poursuite du meurtrier. Les pistes sont multiples et permettent de revisiter l’histoire controversée du début des années 60, lorsque l’Algérie, sur le point d’obtenir son indépendance, était en proie à la violence simultanée du F.L.N., de l’armée française, de l’O.A.S., voire des barbouzes envoyés de la métropole pour éradiquer l’Armée secrète chère au général renégat Salan.

 

Philippe Georget réussit à ponctuer le récit de l’enquête menée par Sebag de flash-back du parcours chaotique et sanglant d’un quatuor de soldats perdus de l’O.A.S. engagé dans une lutte de desperados, prêts à tout pour défendre cette Algérie française devenue une chimère. Il donne également une vraie dimension humaine à son policier en proie à des doutes récurrents sur l’avenir de son couple. Enfin, il pose avec justesse le problème difficile à résoudre de ces Français venus contraints et forcés de l’autre rive de la Méditerranée, qui éprouvèrent toutes les peines du monde à s’intégrer en métropole laquelle les jugea avec mépris et les assimila à des colons exploiteurs alors que la grande majorité était arrivée avec une simple valise pour tout viatique et une culture colorée (accent, anisette, couscous…).

 

Il y a donc une évidente dimension politique dans ce roman (qu’on rapprochera utilement de celui d’Antonin Varenne « Le mur, le Kabyle et le marin » - éditions Viviane Hamy). La décolonisation algérienne ne fut pas un long fleuve tranquille et les accords d’Evian ne réglèrent pas comme par enchantement les situations des victimes collatérales que furent les Harkis et les rapatriés.

 

« Les violents de l’automne » de Philippe Georget (Editions Jigal) - 338 pages – 18.50 €

 

 

EXTRAIT

Hideuse Junquera


Les touristes habitués à franchir Le Perthus reconnaîtront aisément la description réaliste que l’auteur fait de no man ’s land si laid que constitue La Junquera : « Il arriva aux abords de la zone commerciale. Une des plus laides, une des plus hideuses, une des plus honteuses qu’il ait pu connaître de sa vie. Les enseignes lumineuses et les plus publicités aguicheuses écorchaient la rétine de ses pauvres yeux. Ici commençait le pays du discount et de la débauche (..) C’était maintenant trois cents boutiques, une vingtaine de supermarchés et de stations-service, une cinquantaine de bistrots dont un grand nombre de bars à putes. Depuis 2010, la commune pouvait même se vanter de posséder le plus grand bordel d’Europe (..) Les français se ruaient, jusqu’à vingt-cinq mille par jour pour acheter du tabac, de l’alcool, et du sexe bon marché. La plupart venaient en journée, en couple ou en famille pour remplir des caddies qui tintinnabulaient dans les allées des supermercatos. D’autres arrivaient la nuit, en solitaire ou en bandes, pour se taper des filles de l’Est ou de l’Amérique latine. Brunes ou blondes ? A La Jonquère, la question se posait pareillement pour les clopes, les bières et les femmes. »


ARCHER ATTEINT SA CIBLE

 

Tous les polars des années cinquante ne méritent pas une visite guidée. Tous les héros, souvent manichéens à l’image de l’époque, ne valent pas d’être tirés de leur enfer de papier. Ce n’est pas le cas de Ross Macdonald et de son détective fétiche Lew Archer qui méritent de retrouver la lumière. On ne peut qu’apprécier l’initiative des éditions Gallmeister de rééditer en poche les enquêtes de ce privé hard-boiled qui a séduit et inspiré des géants actuels du roman noir tels que James Elroy et Michaël Connelly. Une écriture acérée, un sens de l’image-choc et un humour dévastateur sont au rendez-vous des deux premiers volumes de la série « Cible mouvante » (1949) et « Noyade en eau douce » (1950). La Californie y apparaît dans toute la nudité de ses obsessions, peintes au scalpel par un Macdonald s’attaquant aux verrues qui défigurent le nouveau paradis du capitalisme (violence, corruption, fric-roi). C’est puissant et révélateur. 16 autres volumes vont suivre. On en salive d’avance.

 

« Cible mouvante » et « Noyade en eau trouble » de Ross Macdonald - Traduction de Jacques Mailhos (Gallmeister) - 278 pages - 10 € chacun


ENQUETE EN SOL MINEUR

 

La vengeance post-deuxième guerre mondiale est un plat bien souvent proposé au menu du polar hexagonal. Avec plus ou moins de réussite, voire de crédibilité. Celui de la Mosellane Alice Kiner échappe au piège pour avoir associé au souvenir de la période si terrible de l’Occupation dans le nord lorrain un autre drame –économique et social, celui-là - la fin des mines, où se cristallisait l’activité majeure d’une région sinistrée depuis. Et qui subit désormais le dernier épisode de cet abandon industriel, l’ennoyage des galeries et les effondrements miniers, que l’auteur dans sa postface regrette qu’ils aient été si peu relayés par la presse nationale. Ce furent d’autres drames humains (maisons qui s’écroulent comme à Auboué, patrimoine complètement dévalué).

 

C’est sur ce riche terreau romanesque (« une région faite de pièces et d’accrocs ») qu’Alice Kerner inscrit son intrigue policière en ayant la bonne idée de placer un regard extérieur, celui d’un policier muté de Paris, à côté des visions des enquêteurs lorrains, dont celle très impliquée de Jeanne, lieutenant de police, originaire de Varange la petite cité victime de deux meurtres successifs d’adolescentes. Le village n’est pas sorti indemne de la guerre entre ceux qui ont collaboré, ceux qui ont résisté, ceux qui ont été déporté et ceux dont l’unique préoccupation a été de survivre. La Libération fut aussi le temps des règlements de compte dont la pendaison de ce Johann, tenancier d’un bistrot où venait s’abreuver l’occupant germanique. Que la première gamine assassinée soit la petite-fille du chef local de la Résistance, ancien maire et qui, suspecte-t-on, n’est pas complètement étranger à l’exécution de Johann, met évidemment la police sur la piste d’une vengeance à retardement. Mais que la seconde victime soit la fille du responsable de l’ennoyage des anciennes mines qui inquiète tellement la population locale, voilà qui brouille les cartes et ouvre de nouveaux horizons.

 

C’est dans ce jeu de piste sensible et compliqué que la réflexion de Simon Dreemer, le flic parisien, s’avère le contrepoint indispensable à la démarche des locaux, corsetés dans leurs a priori et manquant de hauteurs de vue. Comme un symbole, c’est du haut du crassier surplombant Varange que Simon entrevoit la terrible vérité : « Je vois un paysage paisible (..) Mais l’impression est trompeuse (..) Dessous se cachent des failles. Les fractures de la guerre, les vieilles haines… Et puis la mine. Je ne peux m’empêcher de penser qu’elle a un rapport avec ces meurtres. »

 

La mine justement est un des éléments-clé du livre. Aline Kirner la décrit magnifiquement notamment lorsqu’elle fait parler un ancien mineur, qui passe beaucoup de temps dans sa cave où est apparue une fissure : « Il avait besoin d’être là. Il savait. Tout son corps savait. Pendant trente ans, il avait réagi au moindre craquement, au moindre souffle, au plus petit filet de poussière tombé du plafond. Le poil se hérissait, le cœur cognait un peu plus fort, les sens se mettaient à l’écoute de la mine. Elle respirait autour de lui, il était dans son ventre, d’un spasme elle pouvait l’écraser.»

 

Aline Kirner joue parfaitement de ces points de vue certes différents, mais qui se complètent pour finalement éclaircir le mystère. Aucun temps mort dans cette intrigue au cordeau qui brasse de l’humain et émeut d’autant plus que, fille de mineur, l’auteure a mis beaucoup d’elle-même dans ce roman. Dont l’autre point fort est un style élégant et imagé qui rappelle qu’une bonne histoire ne touchera son public que si elle est portée par une belle écriture. L’écrivaine réussit cette alliance et transforme allégrement ce premier essai en territoire policier. On a très envie de lui suggérer d’offrir à Simon, de retour à Paris au terme de ce livre, une seconde enquête dans la capitale cette fois. Ce commandant de police a tout du personnage récurrent capable de fédérer une belle population de lecteurs. Prenons date.

 

« Le jeu du pendu » d’Aline Kiner (Liana Levi, Picolo N°86) - 230 pages - 9,30 €


DANS L’ALLEMAGNE DE L’ENTRE-DEUX-GUERRES

 

La conjonction entre l’Histoire (avec un grand H) et une intrigue policière génère désormais des collections remarquables. « Les grands détectives » (10x18) en sont le porte-drapeau le plus flamboyant. Les périodes les plus diverses et les lieux les plus exotiques sont au rendez-vous avec un mot d’ordre : richesse de la documentation (qui doit pourtant rester en arrière-plan), qualité de l’intrigue.

 

La série de Jonathan Rabb répond parfaitement à ce double objectif. Un héros récurrent, le commissaire Nikolaï Hoffner, une période troublée, le Berlin de l’entre-deux-guerres, des enquêtes passionnantes prises en otage par une actualité riche en événements, tout y est pour le plus grand plaisir du lecteur.

 

On avait suivi le commissaire Hoffner au lendemain de la première guerre mondiale, lorsqu’en 1919, la révolution spartakiste ayant été écrasée et ses figures de proue Karl Libknecht et Rosa Luxemburg assassinés, il avait enquêté sur une série de meurtres de femmes dont le dos avait été lacéré. Le cadavre repêché de Rosa présentant les mêmes caractéristiques, l’affaire avait pris un tour politique (Rosa, 10x18 N° 4455).

 

Ce fut ensuite à la fin des années 20 la recherche d’un assassin dans le milieu très particulier du cinéma au sein du mythique studio berlinois UFA. Hoffner est aidé dans sa tâche par un certain Fritz Lang (L’homme intérieur, 10x18, N°4303).

 

Et voici, le troisième (et malheureusement ultime) épisode de cette trilogie allemande : nous sommes cette fois en 1936 au moment où la capitale allemande est à la veille d’accueillir les Jeux Olympiques dans une atmosphère rendue irrespirable par l’arrivée au pouvoir de l’ogre nazi. Hoffner n’est plus membre de la police, il a été expulsé en raison de ses origines juives. Mais l’enquêteur qui sommeille en lui, est engagé dans une quête personnelle, la recherche d’un de ses fils, Georg, parti en Espagne filmer pour « Pathé gazette » les olympiades populaires de Barcelone, sortes de riposte aux JO officiels à l’usage du prolétariat (et notamment d’exilés allemands). Mais la cérémonie d’ouverture prévue le 19 juillet n’eut jamais lieu. Deux jours avant, l’Espagne s’embrasa. Son père n’hésite pas et prend la direction de cette péninsule ibérique à feu et à sang pour retrouver Georg au cœur de la terrible guerre civile. Pendant ce temps, son autre fils Sascha, nazi convaincu, joue la carte du terrifiant pouvoir en place.

 

Une histoire à rebondissements parfaitement maîtrisée, un cadre historique suffisamment riche pour lui donner un relief tout particulier, des personnages attachants qui ne sont pas des archétypes, l’Américain Jonathan Rabb réussit avec le concours de la fiction à décrypter à sa manière le conflit qui portait en germe la seconde guerre mondiale.

 

« Le second fils » de Jonathan Rabb, traduction d’Eric Moreau (10x18 N° 4522) - 423 pages – 9,40 €


DISPARUS

 

Thierry Jonquet et Pascal Garnier, deux grands noms du polar hexagonal ont quitté la scène en 2009 et 2010. Points a eu l’excellente idée de sortir en poche un de leurs derniers romans. « Vampires » de Jonquet est même son ultime manuscrit resté inachevé, ce qui « n’est pas un drame, est-il dit sur la quatrième de couverture,puisque cela ouvre les portes à une immense rêverie ». Belleville comme toujours, immigration roumaine, homme empalé dans une arrière-cour et l’enquêteur s’appelle Valjean (salut Victor !)

 

Quant à Garnier, « La théorie du panda » (paru chez Zulma en 2008) confirme la capacité de l’auteur de « Lune captive dans un œil mort » à broyer du noir avec délectation pour nous surprendre et nous laisser tout remué de l’intérieur. Un étranger débarque en Bretagne qui va bouleverser tout un village…

 

"Vampires" de Thierry Jonquet (Points N°2446) - 210 pages - 6.50 €

"La théorie du panda" de Pascal Garnier (Points N°2743) - 182 pages - 6.50 €


STEINFEST : QUAND L’ESPIONNAGE TOURNE A LA COMEDIE…

 

C’est rien de dire que Steinfest est un type qui mérite le détour pour qui aime qu’un polar flirte avec la comédie. C’est le cas avec « Le onzième pion » qui offre la version pimentée, jubilatoire et déjantée d’une enquête elle-même improbable et pourtant crédible. Ses (anti)héros sont impayables à l’image de cette policière autrichienne, au nez cabossé et à l’esprit vif, empêtrée dans la recherche de personnes enlevées et menacées de mort.

 

Ces « pions » sont manipulés car intégrés, à leur corps défendant, à un jeu de rôle grandeur nature entre deux riches illuminés. Lily Steinbeck, la policière, qui est une couche-tôt, est contrainte de voyager à travers le monde affublée d’un privé grec en forme de baleine, dont « le corps était une usine à l’ancienne qui crachait, fumait et vrombissait sans rien produire ». On imagine le tableau formé par ce couple détonnant.

 

Dans cette enquête un peu farfelue, on en apprendra un peu plus sur l’affaire du Rainbow Warrior et sur la volonté de la France d’envoyer une navette spatiale sur … Mars. On pardonnera à Steinfest sa francophobie qui affleure ici et là. Cet humoriste, un Autrichien né en Australie (nul n’est parfait), a le sens de la métaphore décalée. Cela participe au charme de ce polar attrayant.

 

« Le onzième pion » d’Heinrich Steinfest (Carnet Nord/Editions Montparnasse) - 408 pages - 20 €

 

UN AVANT-GOUT DE L'ENFER


On y est. Les sauvageons ont pris les armes. La banlieue est en feu. L’émeute se  propage. Le gouvernement est impuissant. « C’est étrange mais, à part le pouvoir qui panique, on dirait presque qu’il y a un soulagement suicidaire dans le pays. L’abcès est enfin crevé. Haïssez-vous les uns les autres. Craignez-vous les uns les autres. » Le décor est planté. Jérôme Leroy, en habile manipulateur, peut mettre en place son échiquier. De la politique fiction certes, mais tellement peu éloignée de ce qui pourrait se produire dans un avenir proche que le livre devient un document à consulter au cas où…


Au cas où la droite extrême profiterait de la fragilité des partis traditionnels  pour s’inviter aux agapes du pouvoir. Les protagonistes sont transparents comme le vieux Dorgelles, mentor du Bloc national qui a cédé le pouvoir à sa fille Agnès, après qu’une tentative de putsch ait été matée en interne.


«L’incapable de l’Elysée veut gonfler ses muscles et se forger une réputation d’homme d’Etat par l’ordalie du sang », avait prévu le vieux Dorgelles. « Quand il nous fera signe alors on aura ses burnes au creux de nos pognes ». Ce moment-là est arrivé puisque les affrontements se multiplient et les morts se comptent par centaines et l’évolution de leur nombre apparaît sur un compteur en haut des écrans de télévision !


Et c’est dans les coulisses de ce mouvement fasciste que deux cheminements particuliers sont mis en exergue. Celui d’Antoine Meynard, intellectuel dévoyé et compagnon d’Agnès. Celui de Stanko, soudard, chef du service d’ordre du Bloc. Le second a toujours admiré le premier et n’a cessé de le protéger. Mais lorsque la droite au pouvoir réclame l’élimination de Stanko comme préalable à l’entrée de ministres du Bloc dans le gouvernement, Meynard ne fait pas un geste en faveur de son ami, traqué par les gros bras qu’il a lui-même entraînés (le groupe Delta, milice paramilitaire formée dans le château d’un sympathisant).


Stanko, Ch’ti d’origine polonaise, planqué dans une chambre d’hôtel en attendant la curée, égrène ses souvenirs, évoque son prédécesseur à la tête des forces spéciales du Bloc, Molène, ancien de la LVF, de la Légion Charlemagne et de la brigade Frankreich, ancien d’Indochine, ancien d’Algérie et « qui était même allé, à plus de cinquante piges, juste pour l’honneur, faire le coup de feu avec les phalanges chrétiennes au Liban » L’autre idole de Stanko !


En contrepoint, Meynard passe seul une nuit très arrosé en attendant le retour d’Agnès partie négocier avec les gens au pouvoir. Lui aussi fait défiler les images de son passé.


Il sourd de ce polar une impression de malaise. Les salauds racistes que Leroy met en scène ne sont évidemment pas ses porte-parole. Du moins on veut le croire de la part d’un marxiste qui pousse la provocation jusqu’à écrire dans la presse de droite et se proclamer communiste barrèsien ! Sans doute, le nauséabond, qui a vocation à nous faire réagir, est-il trop envahissant. Pour le reste, c’est bien la société telle qu’elle peut devenir si nous (citoyens, élus, intellectuels) n’y prenons garde.

 

« Le Bloc » de Jérome Leroy (Série Noire, Gallimard) - 296 pages - 17 €


AVEC LE CADIX DE PEREZ-REVERTE, IMPOSSIBLE DE LEVER LE SIEGE


Les enquêtes policières vous passionnent, vous appréciez qu’elles se déroulent dans un cadre historique bien reconstitué, vous aimez quand l’histoire est éclatée entre différents personnages appelés tôt ou tard à se rencontrer ou à se confronter, vous adorerez le dernier roman d’Arturo Pérez-Reverte, ce formidable émule d’Alexandre Dumas.


Nous sommes à Cadix en 1811 et la cité espagnole est l’ultime îlot de résistance d’une Espagne occupée par les armées de Napoléon, lequel a installé sur le trône son frère Joseph, considéré comme l’usurpateur par les fidèles de Ferdinand VII  et particulièrement par l’assemblée des Cortès qui continue à siéger dans la ville… assiégée.


Mais le danger extérieur qui se manifeste par un incessant duel d’artillerie n’empêche pas le port de Cadix protégé par la marine anglaise de poursuivre ses échanges commerciaux. Du coup, la ville ne manque de rien et la population ne souffre que très modérément de la guerre, sinon par un afflux de réfugiés. En contrepoint de la menace française, les Cortès sont le cadre d’une intense bataille entre légitimistes et libéraux, mais aussi entre députés métropolitains et élus d’Amérique du sud qui expriment la volonté d’émancipation des colonies espagnoles, soutenus par les Anglais toujours à l’affût de la bonne affaire commerciale.


Dans cette ambiance particulière, la ville est la proie d’un tueur sadique qui s’attaque à des jeunes filles qu’il fouette sauvagement avant de les étrangler. C’est à lui qu’est confronté le commissaire Rogélio Tizon, policier sans scrupules, cynique et corrompu : « Il est fonctionnaire et sa seule idéologie s’aligne sur la hiérarchie établie … Tout pouvoir constitué a besoin de ses services et de son expérience. Aucun système ne peut tenir autrement. Il s’agit toujours d’appliquer les mêmes méthodes, quels que soit les idées ou le drapeau. » Il n’en est pas moins cultivé (il joue régulièrement aux échecs et lit Sophocle). Le tueur lui pose une énigme qui occupe bientôt toutes ses pensées.


Pérez-Reverte, formidable metteur en scène, conduit son intrigue avec beaucoup de doigté en tirant les fils dans cinq directions : outre l’enquête de Tizon, l’activité fébrile du capitaine Simon Desfosseux, maître artilleur et scientifique (il était auparavant professeur de physique à l’école d’artillerie de Metz) qui tente d’atteindre le centre de Cadix avec ses bombinettes souvent récalcitrantes. C’est d’abord un scientifique : « Le fil d’acier qui l’attache au bon sens et à la vie est fait de concepts, pas de sentiments. Même devoir, patrie, camaraderie (..) ne jouent aucun rôle. Pour lui, il s’agit de poids, volumes, longueur, élévation, densité des métaux, résistance de l’air, effets de rotation (..) Tout ce qui en somme permet à Simon Desfosseux, capitaine d’artillerie de l’armée impériale de rester en marge de toute incertitude qui ne soit strictement technique. » On appréciera le savoureux dialogue entre le capitaine et le maréchal Victor (Vosgien de Lamarche) au cours duquel le premier tient tête au commandant en chef avec un franc-parler qui est finalement apprécié par le maréchal sorti du rang qui ponctue l’échange par un affectueux « foutue tête de mule ! ».


Un autre « homme de science et de livres », c’est le taxidermiste Grégorio Fumagal, un anticlérical qui s’inspire de la philosophie des Lumières pour aider les Français à mettre à bas le pouvoir despotique de Ferdinand. A l’aide de pigeons voyageurs, il donne des informations stratégiques à l’artillerie impériale. Il y a aussi Lolita Palma, femme d’affaires qui gère avec prudence et compétence le commerce maritime légué par son père sous le triple signe (« solvabilité, crédit et réputation ») et réussit dans ce monde masculin, pour ne pas dire macho, à imposer sa personnalité. Cette « tête bien faite sur des épaules que l’on dit très jolies » est toujours bonne à marier à 32 ans. Enfin, le capitaine corsaire Pepe Lobo, employé précisément par la société Palma pour traquer les navires marchands français. En dépit d’une morale un peu vacillante, il fait preuve d’un indéniable courage.


Ces cinq-là vous se croiser, se surveiller, s’affronter, voire s’aimer au cours d’un ballet bien réglés par un écrivain qui maîtrise parfaitement ce petit monde qu’il a construit sur le terreau d’une formidable documentation et d’une connaissance parfaite des ressorts politiques de l’époque. Aucun manichéisme chez ses personnages qui sont d’une grande richesse psychologique et donne un relief tout particulier à cette ville-prison devenue un échiquier « hostile, plein de cases étranges, d’angles ténébreux jusque-là inconnus ». Ajoutez-y un style très fluide et une étonnante capacité à mener de concert les destins de chacun des personnages, et vous aurez un roman épatant dont l’objectif ultime –la dénonciation de la folie des hommes (guerres, crimes)- s’impose au lecteur sans avoir à forcer le trait et au terme d’un immense plaisir de lecture.

 

« Cadix ou la diagonale du fou » d’Arturo Pérez-Reverte - traduction de François Maspero (Le Seuil) - 763 pages - 23 €