PLACE DU SAVOIR - ACTUALITES

PARLEZ-VOUS LE BELCHHH ?

 

Impayables nos cousins wallons, ces Belges du sud à la faconde quasi méridionale. Sais-tu une fois qu’ils ont leur langue à eux, riche d’expressions savoureuses qui méritent le détour. Ce détour, c’est un guide patenté, Philippe Genion, qui nous permet de l’emprunter au gré d’un dico épatant qu’il a intitulé « Comment parler le belge et le comprendre (ce qui est moins simple) ».

 

Vous y êtes. C’est parti. Mon grand-père qui  était de Renaix me disait toujours « Remonteu’ vos maronnes » quand dans les années septante, je portais des pat’d’eph’.  Les maronnes, ce sont les pantalons et Genion propose à titre d’exemple : « Elle a co’pischi din’s maronne » (elle a encore pissé dans ses culottes). Mais pour pisser, il faut d’abord boire, de préférence, une « chope » ou une « crasse-pinte », pourquoi pas une « gueuze lambic » dans une  « ducasse » (kermesse) pour faire la « fiesse » (fête) et se prendre une « guinze » (cuite). Mais on mange aussi outre-Quiévrain (« on s’en met plein’s’panse ») notamment des  « croustillons » (beignets à… rien, rien qu’une petite boule de pâte frite !),  du « poulycroc » (sorte de « viandelle », c’est-à-dire de « fricadelle », en fait un tuyau de viande hachée reconstituée à la graisse de friture : ouille-ouille !). Et puis, il y a la FRITE , « sujet hautement respectable en Belgique », commente l’auteur. Elle est cuite dans le blanc de bœuf, se mange dans un cornet fait de plusieurs couches de papier roulées en cône vendu dans des friteries. Ajoutez une salade de « chicons ». Tout ça rend évidemment « galaff » (gourmand).

 

Cette belle cure de langage wallon est assaisonnée par un humour bèlchhh du meilleur cru. Sacré Genion, il est très « jouette ». Son dico est désopilant. Si je ne vous ai pas convaincu, je n’en peux rien. Hein dites. Et bécots à min grands-parents (s’ils me zieutent  là-haut) qui ont mis des miettes de belge dans mon moteur.

 

« Comment parler le belge et le comprendre (ce qui est moins simple) » de Philippe Genion (Points P2384, collection « Le goût des mots ») - 188 pages - 10 €

 

UCHRONIE : LA GRANDE VARIETE DES POSSIBLES

 

Et si ? Cette grande question agite tout un chacun au moment de se retourner sur son existence. Et si j’avais suivi cet autre chemin, et si j’avais pris une décision différente ? Avec des si, dit l’adage, on pourrait mettre Paris en bouteille. On peut aussi faire de beaux enfants adultérins à l’Histoire en changeant quelques-uns de ses épisodes célèbres. Par exemple, si Grouchy avait rejoint Napoléon à Waterloo ou si le IIIe Reich était sorti vainqueur de la Seconde guerre mondiale !  Cela s’appelle une uchronie et c’est devenu un genre prisé de la science-fiction. Au point qu’un alléchant petit guide vient d’être édité, œuvre de Karine Gobled  et Bertrand Compeis.

 

Cet ouvrage de poche regroupe le meilleur de cet exercice littéraire excitant et est rehaussé par des interviews des auteurs en pointe dans ce domaine qui ne concerne pas seulement le roman, mais touche aussi la BD, le cinéma, les revues voire les œuvres graphiques. Tout part, on l’aura compris, d’un point de divergence, l’endroit précis où l’Histoire prend une dérivation et entraîne le monde vers un autre destin. Pour tous les spécialistes qui le citent en référence absolue, le roman uchronique majeur est « le Maître du Haut-Château » publié en 1962 par Phil K. Dick, un géant de la Science-Fiction. L’action de ce livre se situe après que l’Allemagne, l’Italie et le Japon ont remporté la Seconde Guerre mondiale. Un écrivain de SF rédige un roman dans lequel il imagine que les Alliés ont gagné la guerre ! Une uchronie à double détente et un modèle du genre.

 

Dick a connu de dignes émules, de l’Anglais Christopher Priest au Canadien Robert Charles Wilson en passant par le Vosgien d’adoption Johan Héliot. De ce dernier, on retiendra sa très réussie « Trilogie de la Lune »(Mnémos) dont le point de départ  est l’amarrage d’un vaisseau volant à la Tour Eiffel lors de l’exposition de 1889. C’est l’arrivée des Ishkiss, venus de notre satellite, et dont la technologie avancée va permettre aux Terriens de s’installer sur la lune. Napoléon III y construit un bagne où est exilée notamment Louise Michel. Jules Verne est envoyé en mission de sauvetage. Au fil des épisodes, apparaissent Boris Vian, Léo Malet et bien d’autres : jouissif !

 

Quelques romans uchroniques à découvrir :

 

« Le nomade du temps » de Michaël Moorcock (Folio SF) . Trilogie fondatrice du steampunk (sous-genre de l’uchronie qui inscrit l’histoire dans un décor propre à la société victorienne du XIXe siècle) : En mission au Tibet en 1902, un Anglais est projeté, suite à un séisme, en 1973 dans un futur alternatif.

 

« La brèche » de Christophe Lambert (Pocket). Un reporter et un historien vont suivre le D-Day grâce à la technologie du Voyage dans le Temps dans le cadre d’une émission de télé-réalité.

 

« Les âmes sensibles » de Nicolas Le Breton (Mouons électriques). En 1912, dans un Paris steampunk, le préfet Lépine enquête sur d’étranges disparitions.

 

« Rêves de gloire » de Roland C. Wagner (L’Atalante). En 1960, le général de Gaulle meurt dans un attentat. L’Algérie change de destin. La France aussi.

 

« 22/11/63 » de Stephen King (Livre de poche). Un professeur d’anglais voyage dans le temps pour tenter d’empêcher l’assassinat de John F. Kennedy.

 

Une BD :

« Grand jeu » de Pécau et Pilipovic (Delcourt) en 6 albums : En 40, la France stoppe les Panzers allemands. En 45, l’Allemagne signe une paix séparée avec les Alliés. Hitler est traqué…

 

« Le guide de l’uchronie » de Karine Gobled et Bertrand Campeis (actuSF), 347 pages, 10 €

 

Proust, Hugo revisités par Gallienne

 

Madame Candide : Est-ce que vous lisez ?

 

Monsieur Lambda : Non, je n’ai pas le temps.

 

Mme Candide : Même pas les Classiques ?

 

M. Lambda : Encore moins, ce sont des pavés. Trop longs, trop compliqués.

 

Mme Candide : Ah bon, et bien écoutez, j’ai une solution pour vous. Ecoutez Guillaume et vous m’en direz des nouvelles.

 

M. Lambda : Quel Guillaume ?

 

Mme Candide : Pas Apollinaire évidemment. Mais ce p’tit jeune de la Comédie française nommé Gallienne, le Fregoli du 7ème Art auteur d’une performance étonnante dans « Guillaume et les garçons à table ! ». Cet artiste multicartes est d’abord un amoureux fou de la littérature française. Partant du principe qu’on parle plus de Proust ou Hugo, ces deux géants,  qu’on ne les lit vraiment, il les a lu pour nous sur les ondes de France-Inter et bien d’autres encore entre 2009 et 2014. Désormais, cette émission devient un bel objet : livre superbe avec extraits commentés + 2 CD audio des lectures avec illustrations musicales.

 

M. Lambda : Voilà qui paraît séduisant !

 

Mme Candide : Et cerise sur ce gâteau roboratif, après « A La Recherche du Temps perdu » et « Les Misérables », Guillaume lit « La Princesse de Clèves » si décriée par un certain ex-Président qui jugeait la Littérature comme du Temps perdu. On ne saurait lui recommander ce cadeau de roi autrement enrichissant (pour l’esprit, qu’il ne se méprenne pas) que les bavardages susurrés par une chanteuse de son entourage dont il fait grand cas.

 

M. Lambda : Le voilà mon cadeau de Noël !

 

« ça peut pas faire de mal » Proust, Hugo et Madame de Lafayette, lus et commentés par Guillaume Gallienne (Gallimard/France Inter), 224 pages + 2 CD de1 h 12 et 1 h 14, 25 €

ILS ONT SILLONNE LES MERS

 

Corsaires et pirates ont nourri l’imaginaire de nombre d’adolescents grâce à Robert-Louis Stevenson, John Meade Falkner et autres Rafael Sabatini mais également sur grand écran par la magie du duo Michaël Curtiz-Errol Flynn (Magnifique « Aigle des mers »). S’ils ne sont pas tombés dans les oubliettes de l’Histoire, c’est que le cinéma a continué à puiser dans cette veine tellement romanesque, le dernier héros du genre étant ce Jack Sparrow à qui Johnny Depp a prêté ses traits et sa douce folie dans les déclinaisons de « Pirate des Caraïbes ».

 

Si les corsaires s’exonéraient de toute condamnation (morale ou autre) grâce à la lettre de marque que leur confiait leur pays, les pirates travaillaient pour leur compte sans s’encombrer d’un quelconque patriotisme. Avant d’être des héros de romans ou de films, ils furent des êtres de chair et de sang (de sang surtout !), qui ont peuplé les panthéons des grandes nations maritimes (France, Grande-Bretagne, Espagne…), tels de ce côté-ci de la Manche, le Dunkerquois Jean Bart ou le Malouin Robert Surcouf, surnommé « le Tigre des sept mers ».

 

Deux universitaires sont à l’origine d’un dictionnaire appelé à devenir LA référence sur ces écumeurs des mers.  Un dictionnaire qu’on se plaît à feuilleter, attiré irrésistiblement  par des notices évocatrices comme « L’île de la Tortue », ce refuge, ce repaire, cette « carapace », dixit Christophe Colomb, qui fut le premier siège du gouvernement français à Saint-Domingue, ou des termes comme « boucanier », « flibustier », « abordage »…

 

Et puis surtout, il y a les acteurs comme le Gallois Henry Morgan, le plus célèbre flibustier des Antilles qui conquiert Panama en 1671 à la tête de… 37 navires, ou l’Anglais sir Walter Raleigh, un des grands promoteurs de la course sous le règne élisabéthain à la fin du XVIème siècle. Comment ne pas être subjugué par le destin romanesque d’un autre Malouin, René Duguay-Trouin, embarqué dès 16 ans sur un navire appartenant à sa famille d’armateurs et qui connut une carrière de corsaire exceptionnelle qui lui vaudra d’être reçu à maintes reprises à Versailles par Louis XIV. Il est prisonnier à Plymouth en 1694, s’échappe dans une chaloupe et repart en mer dans la foulée pour capturer six navires marchands anglais et hollandais  et deux bâtiments de guerre britanniques. Il a 22 ans ! La suite est du même tonneau et lorsqu’il reçoit ses Lettres de noblesse en 1709, le désormais sieur Du Gué présente un fameux bilan : ses Lettres précisent qu’il s’est emparé de « plus de trois cens navires marchans et vingt vaisseaux de guerre ou corsaires ennemis ». Son titre de gloire était à venir : il s’empare de Rio en 1711 à la tête d’une escadre de 15 navires et 6000 hommes. Ce fait d’arme contribue à la signature d’un traité avec l’Angleterre et le Portugal qui met fin aux hostilités.

 

Ce dictionnaire très documenté, riche de 600 entrées écrites par 51 auteurs,  se lit comme une succession de petites histoires plus passionnantes les unes que les autres. Il permet de mieux appréhender le formidable terreau que la course et la piraterie ont constitué pour la littérature maritime et ou le cinéma d’aventures.

 

« Dictionnaire des corsaires et pirates » sous la direction de Gilbert Buti et Philippe Hrodej (CNRS Editions) - 990 pages - 39 €


FRANCOISE GIROUD, FEMME LIBRE

 

Deux femmes : Françoise Giroud et Alix de Saint-André, une rencontre tardive, une amitié sincère. Dix ans après la mort de la première, Alix de Saint-André joue les entremetteuses de talent et de conviction en préfaçant l’autobiographie (« cachée », dixit l’éditeur) de la journaliste (1) qu’elle prolonge en proposant un récit-enquête (2) mené en collaboration avec la fille de Françoise Giroud, Caroline Eliacheff, psychanalyste et pédopsychiatre, qu’elle embrigade dans son projet pour dénoncer les biographies peu convaincantes à leurs yeux publiées sur la cofondatrice de L’Express (les « horreurs » de Christine Ockrent, les « erreurs » de Laure Adler) . Après Malraux, Alix de Saint-André, qui sait bonifier ses admirations, met en scène la figure tutélaire du féminisme en action.

 

De Françoise Giroud, on sait évidemment ce que la renommée a retenu d’elle : son boulot de scripte sur « La Grande Illusion », ses prises de position contre la guerre d’Algérie, son rôle capital dans la fondation de L’Express, son aventure flamboyante, puis douloureuse avec Jean-Jacques Servan-Schreiber, puis dans une deuxième vie, ses deux passages au gouvernement sous Giscard comme secrétaire d’Etat à la condition féminine (une première), puis à la Culture. Mais ce n’est que l’écume d’une vérité plus profonde qu’elle dévoile dans ce récit écrit en 1960, au lendemain d’un suicide raté, et retrouvé par sa préfacière dans les archives de l’Imec (Institut des Mémoires de l’édition contemporaine). La vérité d’une femme bafouée tant en privé qu’au niveau professionnel, décidée certes à régler quelques comptes (JJSS, celui qui l’a trahie et abandonnée, en prend pour son grade, lui pour qui « les femmes sont un miroir dans lequel il peut s’admirer »), mais aussi à éclairer son cheminement de femme moderne et libre dans la première moitié du XXe siècle. Alix de Saint-André dit avoir « l’impression d’entendre sa voix à la recherche de la vérité, sa vérité au milieu d’une tourmente extrême ».

 

Ce récit « hurlant », « sauvage », Giroud avait choisi de ne pas le publier, le jugeant gênant et indiscret. Ce qui était le cas en 1960, mais ne l’est plus aujourd’hui que les personnages principaux ont disparu. Il reste donc un témoignage de première main particulièrement précieux, réalisé par un témoin capital, placé au cœur du théâtre médiatique, culturel et politique du mitan du siècle. Tout aussi intéressants, car vifs, incisifs et bien tournés sont les portraits du Tout-Paris que réédite Gallimard (3). L’occasion de retrouver plus vrais que nature les Kessel, Mitterrand, Prévert et autres Edith Piaf (éclectisme de rigueur). Le talent de la chroniqueuse est manifeste et son style pétillant. Ainsi de Marcel Carné : « Le petit choc que l’on ressent devant certaines images de ses films, c’est celui que donne le choix d’un mot juste et harmonieux à la fois, le balancement d’un vers de Racine » ou encore de Gérard Philippe : « Si jeune, si
charmant et déjà pétrifié dans la légende du ‘jeune-premier-génial-et-intellectuel ».
On regrettera seulement l’absence de date précise pour situer chacun de ces portraits publiés par France Dimanche qui préfigurent ce que Libération fait depuis quelques années en dernière page.

 

Reste à mieux cerner la femme. Tel est le rôle que s’est attribué le duo complémentaire Alix (Sherlock)-Caroline (Watson). Plus complexe que son image, c’est une Françoise intime, dont les secrets sont traqués, sinon tous révélés, qui émerge de cette enquête, véritable itinéraire d’une femme libre. Et c’est bien ainsi qu’elle apparaît sous ce double parrainage amical et filial.

 

(1) « Histoire d’une femme libre » de Françoise Giroud (préface d’Alix de Saint-André) – Gallimard - 249 pages – 18.50 €

(2) « Garde tes larmes pour plus tard » de Alix de Saint-André – Gallimard - 289 pages - 20 €

(3) « Françoise Giroud vous présente le Tout-Paris » (préface de Roger Grenier) - 455 pages - 22.90 €



VICTOR, EUGENE, HECTOR ET LES AUTRES…

 

Qui mieux que l’auteur de la « Confession d’un enfant du siècle » était en mesure de caractériser la jeunesse née à l’orée du XIXe siècle et qui s’est épanouie à partir de 1830 (l’épisode emblématique reste la bataille d’Hernani dont émergea le gilet rouge de Théophile Gautier) ? Pour Musset donc, il s’agit d’une « génération ardente, pâle et nerveuse ».  Comme le souligne avec justesse Thierry Cazaux, auteur du très réussi « Paris romantique », ce n’est pas « dans la fadeur du régime archaïque » (les Bourbon de retour après l’épopée napoléonienne) que cette jeunesse trouvera « la voie d’un idéal ».

 

Heureusement vint la révolution de 1830. Et ce cher Victor écrira : « Juillet vous a donné pour sauver nos familles/Trois de ces soleils qui brûlent les bastilles ». Pour les romantiques, le combat se mène à travers les arts et la littérature et « Paris fournit la scène principale », précise Cazaux. Son  superbe ouvrage, à la riche iconographie (dont les photos de Gilles Targat), en est l’illustration.

 

Le ban et l’arrière-ban des écrivains, peintres et musiciens français sont convoqués dans cette célébration  d’une période tellement fructueuse pour la vie culturelle de Paris -véritable « capitale de l’Europe » ainsi que Michel Dansel l’a qualifiée dans un livre référence (1)-  Les maîtres, Victor Hugo, Eugène Delacroix  et Hector Berlioz que Théophile Gautier (2) qualifie de « trinité de l’art romantique », ou encore Balzac, Musset et George Sand y tiennent forcément une place de choix, mais d’autres « enfants du siècle », que la postérité a snobés, méritent d’être mis en pleine lumière. Ainsi Charles Nodier, critique littéraire, auteur de contes et bibliothécaire du comte d’Artois, futur Charles X, tient salon à l’Arsenal où se côtoient Hugo, Vigny, Delacroix, les frères Devéria et Lamartine. « Parrain du monde des arts et de la littérature », Nodier a tenu un rôle essentiel dans le triomphe du romantisme au théâtre en œuvrant pour que Dumas soit joué au Théâtre-Français. Avec « Henri III et sa cour », c’est chose faite en 1828. Le romantisme est en passe de détrôner le classicisme, Victor Hugo confirmera cette passation deux ans plus tard avec « Hernani ».

 

L’ouvrage de Cazaux fait la part belle aux lieux qui symbolisent à jamais l’émergence de ce mouvement intellectuel. Du Doyenné à la Nouvelle Athènes (temple du théâtre avec Mlle Mars et Talma, et ateliers des peintres Horace Vernet, Paul Gavarni, Ary Scheffer et surtout Delacroix qui y demeura de 1844 à 1857), de l’avenue Frochot, « authentique phalanstère artistique » (qu’illustra notamment Chassériau) et ses superbes maisons néo-palladiennes à la rue des Martyrs où s’éteindra Théodore Géricault en 1824, le Paris romantique a installé ses foyers. Ce qui permet à l’urbanisme de la capitale d’être inspiré par ce souffle puissant pour « préparer l’avènement du Paris moderne tout en considérant son patrimoine ancien avec un intérêt nouveau ». Mérimée joue un rôle majeur dans la préservation du vieux Paris après que Victor Hugo a lancé sa « Guerre aux démolisseurs ».   

 

La révolution romantique qui correspond à l’essor de la bourgeoisie et son accession au pouvoir a été portée par le talent d’une génération unique, d’abord prête à briser les tabous, puis mue par la volonté d’installer sa vision de la vie culturelle. Son héritage est immense. Ce livre, qui sera utilement complété par le Dictionnaire du Romantisme récemment publié (3), en donne une preuve éclatante par le texte et par l’image. L’occasion d’un voyage passionnant au cœur d’une ville magique illuminée par une pléiade d’artistes exceptionnels.

 

« Paris romantique. La capitale des enfants du siècle » de Thierry Cazaux (Parigramme) - 200 pages - 35 €

 

(1) « Paris capitale de l’Europe 1814-1850 » de Philip Mansel (Perrin) -2003-

(2) « Histoire du Romantisme » de Théophile Gautier  (Folio classique) -2011-

(3) « Dictionnaire du Romantisme » (CNRS Editions), sous la direction d’Alain Vaillant (649 articles) -2012-


POETE GRANDEUR NATURE

 

Le vocabulaire reste un (grand) seigneur chez Richard Rognet, chemin privilégié pour célébrer la nature, celle qui enchanta son enfance, celle qui peuple ses rêves. Cet enfant qu’il fut, il aimerait en retrouver la magie, « rouler avec lui dans les fossés, s’arrêter un instant pour accueillir le ciel », mais aussi « obéir aux étoiles, s’enfouir dans un langage qui monte de la terre ». Précisément, la terre nourricière est là comme un socle sur lequel la poésie du Vosgien trouve ancrage. Ce qui nous fait souvenir d’un autre écrivain, chantre de la nature et précurseur d’une écologie vécue, Henry David Thoreau, dont on réédite le Journal (*) et qui disait : « Chaque poème est profondément enfoui sous les pieds du poète, tout son poids s’est appuyé dessus ».

 

Richard Rognet est en communion avec l’environnement et  se fixe pour mission de dire la nature : «Je parlerai du mot pluie, du mot silence sous la pluie, je parlerai du jardin sous la pluie, de la facilité des fleurs à accepter les confidences du matin (..) Je marcherai vers la montagne, je me précéderai » Est-ce un tournant, le retour à une simplicité à porter de mains et de mots ? « Tu aimes les roses bienveillantes,/tu ne veux plus ouvrir tes livres,/ les oiseaux te suffisent(..) ».

 

La montagne, la lumière (qui bafouille entre les arbres), l’herbe (paisible), les chemins, les étoiles, Rognet s’invite et nous invite au grand dehors là où  notre histoire se confond avec les premières fenêtres ouvertes, là où la terre entière nous enveloppe. Hymne à la nature avec qui trop de rendez-vous furent manqués. Et aveu désabusé du poète : «Je sais que je ressemble à une langue morte » qui, heureusement, reprend courage : « une langue cependant qui résiste ». La résistance, par nature interposée,  telle est la voie royale empruntée par un Richard Rognet apaisé, capable d’apprivoiser jusqu’au silence, « car c’est en lui que je m’enracine et que s’allume ma journée ».

 

Elégie : petit poème sur un sujet triste ou tendre, précise le dictionnaire de Monsieur Quillet. Ici, la tendresse prend le pas sur la tristesse, qui se mue en nostalgie, « un domaine enfoui qui taraude » encore notre écrivain et lui dicte ses plus belles pages.

 

(*) Journal (1837-1840) d’Henry David Thoreau (Finitudes), 256 pages, 22 €

 

« Elégies pour le temps de vivre » de Richard Rognet (Gallimard) - 128 pages - 13,90 €

 

Affiche de Christophe Vacher

LE RETOUR DES IMAGINALES

 

Festival du livre spécialisé dans les domaines de l'imaginaire (fantasy, thriller d'anticipation, fantastique, contes et légendes, roman historique…), les Imaginales célèbrent la littérature d'aventure, dans la lignée de Tolkien… et la grande tradition d'Alexandre Dumas ! En 2012, ce sera la onzième édition du 31 mai au 3 juin !

 

Festival des mondes imaginaires, les Imaginales sont aussi un salon de l'illustration : à Epinal, cité de l'image, nul n'aurait compris que les artistes qui participent à l'attrait des ouvrages publiés ne figurent pas en bonne place parmi les invités !

 

Chaque année, depuis 2002, plus d'une centaine d'auteurs, illustrateurs, dessinateurs BD, critiques, réalisateurs de cinéma, scientifiques, sont les hôtes de la Ville d'Epinal. Français bien sûr, mais aussi Américains, Britanniques, Italiens, Espagnols, Cubains, Australiens, Belges, Suisses... Parmi eux, des auteurs de renom, comme l’Espagnol Juan Miguel Aguilera, l’Américaine Robin Hobb, l’Anglais Brian Aldiss, l’Italien Valerio Evangelisti et les Français Jean-Pierre Andrevon, Ayerdhal, Pierre Bordage, Yves Coppens (le célèbre paléontologue), Jean-Claude Dunyach, Jean-Louis Fetjaine, Johan Heliot, Gérard Klein, Roland Lehoucq (astrophysicien), Henri Loevenbruck, Pierre Pelot, Gilles Servat (chanteur breton et auteur de fantasy celtique…

 

La vocation des Imaginales ? Décloisonner les genres et favoriser la rencontre entre des auteurs venus d'horizons différents. Cafés littéraires dans l'ambiance des deux Magic Mirror's, Bulle du livre de 1400 m2, conférences et débats, dédicaces, expositions, animations, repas avec les auteurs, contacts jeunes auteurs/éditeurs, ateliers d'écriture et illustration : tout est conçu pour faciliter la rencontre du public avec les créateurs, mais aussi entre les professionnels de la chaîne du livre : auteurs, illustrateurs, directeurs de collection, éditeurs, diffuseurs, libraires, bibliothécaires…

 

Les Imaginales nouent par ailleurs d'excellentes relations avec le monde de l'Éducation : de nombreuses classes lisent les ouvrages, rencontrent les écrivains et les illustrateurs, découvrent un film, visitent les expositions, sont mobilisées par le Prix Imaginales des lycéens (depuis 2005) et par le Prix Imaginales des collégiens (depuis 2009). Le Prix Imaginales récompense depuis 2002 un roman francophone, un roman traduit, une illustration, un ouvrage jeunesse, une BD, une nouvelle et attribue un prix spécial du jury.

 

Les Imaginales, c'est un concept ambitieux et original (explorer tous les territoires de l'imaginaire), destiné à plaire au plus large public. Richesse des échanges, passion des rencontres, facilité des contacts, convivialité : A ne manquer sous aucun prétexte !

 

Site internet : www.imaginales.fr


VOYAGE EN TERRE LITTERAIRE

 

Le grand écrivain triestin Claudio Magris est aussi un grand lecteur et par ricochet éprouva le besoin de faire partager son amour de la littérature et ses coups de cœur, d’où une carrière de critique au sein du Corriere della Sera. Ce sont les articles publiés de 2003 à 2007 par ce dévoreur impénitent.

 

On y croise le mythe de Robinson exploré par Magris qui salue « Vendredi ou les limbes du Pacifique » de Michel Tournier (texte de première qualité, dit-il) et « L’homme apparaît au quaternaire » de Max Frisch (peut-être son chef-d’œuvre, précise-t-il). Il ajoute « La robinsonnade totale, selon Adorno, c’est Kafka dans ses textes où l’homme est seul et naufragé dans une réalité inexplicable. » et souligne que « ce n’est pas pour rien que Camus a choisi une phrase de Defoe comme épigraphe pour la peste. »

 

Dans un article brillant sur l’anticapitalisme dans la littérature autrichienne, il juge que le portrait le plus corrosif du capitaliste, c’est Musil qui l’a brossé, dans « L’Homme sans qualité », avec le personnage d’Arnheim « l’incarnation et l’idéologue d’une fonction de l’argent qui étend le pouvoir de celui-ci à tous les domaines de la vie et de la pensée. »

 

Homme d’une ville, Trieste, dont il est le porte-drapeau culturel, il était logique que Magris se penche sur les métropoles : « la ville est avant tout le regard qui l’observe et l’âme qui la vit ». Il y a ainsi le regard de Baudelaire sur Paris, celui d’un flâneur, celui de Döblin sur Berlin, « Babel et cri de Job qui s’élève du vacarme de la circulation… » et, petit dernier, celui de Luca Doninelli sur Milan (L’Ecroulement des attentes) qui fait de la gare centrale de milan l’un des grands lieux de la littérature, « un paysage infernal que, dantesquement, il faut traverser pour accéder au salut. »

 

Le voyage aux côtés de Claudio Magris au pays des livres offre des clés, permet des découvertes, et ouvre quelques sentiers encore mal balisés. Suivez le guide !

 

« Alphabets » de Claudio Magris (L’Arpenteur) - 526 pages - 29.50 €


TOUT, TOUT, VOUS SAUREZ TOUT…

 

Une collection qui ne cesse de se frayer un chemin dans la vulgarisation attrayante, un maître de la geste napoléonienne,  tout était réuni pour faire de ce nouveau « Dictionnaire amoureux » une réussite. Jean Tulard entretient avec l’Empereur une complicité issue de 35 ans d’études et de publications. Tout ce qui touche Napoléon lui est familier et au long de 585 pages, il nous fait partager ce destin hors norme et nous éclaire sur certains points méconnus, sur ses proches (son frère Lucien, « un rôle politique gâché par trop d’excès »), ses maréchaux (dont Victor, le Vosgien de Lamarche, magnifique à Marengo, héroïque lors de la Bérézina), ses symboles (L’abeille voisinant l’aigle), ses batailles (avec le chef-d’œuvre d’Austerlitz digne de Machiavel*), ses opposants (Hugo qui passe de la critique à l’ode et participe largement au mythe), ses inventions (le baccalauréat en mars 1808), sa jeunesse corse… De quoi revisiter la légende du « personnage le plus admiré et le plus haï de notre histoire ». Passionnant.

 

«Dictionnaire amoureux de Napoléon» de Jean Tulard (Plon) - 594 pages - 24 €

 

*Jean Tulard parle de « petite lâcheté doublée de maladresse chez le Président » (Chirac) lorsqu’il refuse d’assister aux cérémonies du bicentenaire de la grande victoire.

SEMAINE DE LA LANGUE FRANCAISE ET DE LA FRANCOPHONIE (Du 17 au 25 mars 2012)

 

 

Organisée chaque année autour du 20 mars, Journée internationale de la Francophonie, la Semaine de la langue française et de la Francophonie est le rendez-vous régulier des amoureux des mots, en France comme à l'étranger. Elle offre au grand public l'occasion de fêter la langue française en lui manifestant son attachement et en célébrant sa richesse et sa diversité.

 

 

« Un arrêt sur les mots, comme on fait un arrêt sur image » (Frédéric Mitterrand)

 

L'opération « dis-moi dix mots » invite chaque année tous les francophones à s'emparer de dix mots choisis autour d'une thématique définie par le ministère de la Culture et de la Communication et ses partenaires francophones (Québec, Belgique, Suisse et Organisation internationale de la Franco­phonie). Dix mots avec lesquels le public est convié à jouer, créer, écrire, chanter, slammer, déclamer, chuchoter, bloguer, filmer, et surtout s'enflammer pour la langue française.

 

 

Dis-moi dix mots qui te racontent : âme, autrement, caractère, chez, confier, histoire, naturel, penchant, songe, transports

 

L'édition 2012 se place sous le signe de l'intime et de l'expression personnelle avec ces dix mots qui sont autant de portes à ouvrir vers soi et vers l'autre. Jean-Jacques Rousseau, l'auteur des Confessions, dont on célèbre en 2012 le tricentenaire de la naissance, a été naturellement convié à cette fête des mots. Les dix mots retenus parsèment en effet son œuvre.

 

Pour s'amuser avec la langue de Molière et les dix mots, la Comédie-Française parraine cette 14e édition.

 

Site de l’opération : www.dismoidixmots.culture.fr/

 

BAYARD : BONNES QUESTIONS !

 

Pierre Bayard est un iconoclaste invétéré. L’auteur de « Comment améliorer les œuvres ratées ? » et de « Comment parler des livres qu’on n’a pas lus ? » manie la provocation comme d’autres l’ironie : avec une précision chirurgicale. Il récidive cette fois avec un nouveau questionnement faussement naïf « Comment parler des lieux où l’on n’a pas été ? ». A chaque fois, il apporte de vraies réponses qui, pour être décalées, n’en sont pas moins des portes ouvertes sur une autre façon de penser.

 

En associant à sa démonstration Marco Polo, Jules Verne, Edouard Glissant ou Chateaubriand, il fait mouche et réussit un véritable guide du « voyageur casanier », lequel « peu soucieux de prendre des risques et désireux de garder une juste distance avec son objet de recherche, sait dissocier déplacement physique et déplacement psychique, et prend soin de limiter le plus possible ses mouvements ». Redonner à l’imagination la place d’honneur au banquet de la littérature est une posture qui mérite tout notre respect au moment où d’autres ne jurent que par l’autofiction, que par la prééminence du réel.

 

Un écrivain contemporain de qualité, l’Espagnol Enrique Vila-Matas, a lu et approuvé Bayard (1) et mieux, a apporté de l’eau à son moulin en citant la savoureuse anecdote du jeune André Gide donnant un exemplaire de son « voyage au Spitzberg » à Stéphane Mallarmé, son maître. « Mallarmé, écrit Vila-Matas, le regarda d’un air désarçonné. Comme le titre le suggérait, il avait cru qu’il s’agissait d’un voyage réel. Quand, quelques jours plus tard, il revit le jeune Gide, il lui dit : « Ah, comme vous m’avez fait peur ! Je craignais que vous ne soyez allé là-bas pour de vrai ! » Vila-Matas révèle que lui-même essaie de vivre ce qu’il a écrit, s’avérant ainsi un disciple involontaire de Gérard de Nerval qui disait « Je voyage pour vérifier mes rêves ».

 

Pierre Bayard nous offre quelques sympathiques réminiscences parmi lesquelles cette référence à Philéas Fogg, le héros du « Tour du monde en 80 jours », qui se désintéresse volontairement des pays traversés (et non visités). Verne le peint ainsi : « Il était un de ces gens mathématiquement exacts, qui, jamais pressés et toujours prêts, sont économes de leurs pas et leurs mouvements (..) Toutefois, on comprendra qu’il vécût seul et pour ainsi dire en dehors de toute relation sociale. Il savait que dans la vie il faut faire la part des frottements, et comme les frottements retardent, il ne se frottait à personne ». Cette déclinaison du frottement est savoureuse. Jules Verne n’était donc pas qu’un vulgarisateur géographique doublé d’un auteur d’anticipation, c’était aussi un portraitiste inspiré qui connaissait l’âme humaine.

 

Bayard va au-delà de la littérature et montre que les journalistes et les sportifs savent à l’occasion jouer avec les lieux au prix de quelques aménagements avec la vérité. Ainsi l’exemple du reporter du New York Times, Jayson Blair, qui a pris l’habitude de réaliser ses reportages sans sortir de son appartement de Brooklin jusqu’au jour où la supercherie est éventée…

 

Pierre Bayard a inventé une nouvelle catégorie de livres, jubilatoire et décalée, où l’auteur, qui est professeur de littérature et psychanalyste, creuse son sillon sur des terrains non encore défrichés et dont il tire des fruits juteux à souhait. Venez les goûter, vous m’en direz des nouvelles.

 

(1)    Article du Monde des Livres du 27 janvier 2012

 

« Comment parler des lieux où l’on n’a pas été » de Pierre Bayard (Les Editions de Minuit) - 158 pages - 15 €


DU BONHEUR EN SERIES


Vous souvenez-vous de Bonanza, ce feuilleton (on ne disait pas encore série à l’époque) que les moins de vingt ans ne peuvent pas connaître : l’histoire des quatre frères Cartwright vivant dans le ranch avec leur patriarche de père (Lorne Greene) ?  Un western à l’ancienne où s’illustre déjà le futur héros de « la petite maison dans la prairie », Michaël Landon et qui s’étala sur 430 épisode ( !) entre 1959 et 1973. Est-ce que Janique Aimée vous dit encore quelque chose ? Cette histoire un peu simplette d’une infirmière circulant en solex. C’était en 1963.


Ces deux-là et plus de 3200 autres constituent l’incroyable richesse du « Dictionnaire des séries télévisées » dû à Nils C. Ahl, Benjamin Fau et toute une joyeuse troupe de fondus du genre. Genre devenu aujourd’hui la plus belle manifestation de la création télévisuelle avec des pépites comme « Dr House », « Dexter » et autres «Prison break » côté US mais aussi « Engrenages » ou « Braquo » pour la production hexagonale.


Anciens et modernes sont résumés, critiqués, référencés dans un ouvrage épatant appelé à devenir l’ouvrage de référence absolu. Ce travail de bénédictin qui vise à l’exhaustivité possède aussi ses bonus comme dans tout bon DVD : un glossaire sur le jargon des séries, les listes de récompenses, la DVDthèque idéale et le Top 10 de chacun des intervenants du bouquin. C’est « Sur écoute » (The Wire) qui obtient la palme. Mon chouchou à moi : « Les Incorruptibles » avec l’incroyable Robert Stack. Un bijou !

 

« Dictionnaire des séries télévisées » de Nils C. Ahl et Benjamin Fau (Philippe Rey) - 1040 pages - 39 €

CHEMIN DE FER…CAPITALE


« Le temps des gares parisiennes n’est pas révolu. Son horloge ne s’est pas arrêtée aux locomotives à vapeur » précise Clive Lamming en ouverture de son livre épatant, un rien nostalgique tout de même, qui est la marque d’un vrai passionné du chemin de fer, comme en témoignent les nombreux documents et photos de sa collection personnelle qui viennent en contrepoint de son texte.


Certes la gare de la Bastille a été détruite, remplacée par un bel Opéra, certes la sublime Orsay est devenue un merveilleux musée, certes les gares champêtres des petite et grande ceintures ne sont plus là -pour celles qui ont échappé à l’assaut du béton- qu’à titre de témoins comme Denfert-Rochereau. Paris n’en a pas moins conservé ses cinq « grandes »  (Est, Nord, Lyon, Montparnasse, Saint-Lazare) auquel on ajoutera Austerlitz en dépit d’une certaine décote au profit de Montparnasse.


Le bouquin fait renaître une épopée commencée en 1837 avec la ligne Paris-Saint-Germain et montre comment s’est développé le chemin de fer en France avec la capitale comme pivot du réseau national : centralisation en étoile, et comment il a été pris en charge par les pouvoirs publics : étatisation. Passionnant et très documenté : un livre-référence.

 

« Paris au temps des gares » de Clive Lamming (Parigramme) - 160 pages - 25 €

HISTOIRE DE FRANCE ET 7ème ART : UN MARIAGE EN GRANDE POMPE

 

De Vercingétorix revisité par Jacques Dorfmann en 2001 à François Mitterrand ressuscité par Robert Guédiguian en 2005, toutes les grandes figures de l’Histoire de France ont été largement illustrées par le cinéma. C’est l’angle choisi par deux historiens Dimitri Casali et Céline Bathias pour évoquer combien la richesse de notre roman national a été source d’inspiration pour le septième art  avec plus ou moins de bonheur. Plus ou moins de liberté aussi, mais le charme des romans d’Alexandre Dumas ne tient pas au fait qu’il a fait pétillants enfants adultérins à l’Histoire. Les cinéastes ne s’en sont pas privés eux aussi. Il appartenait aux auteurs de remettre l’ensemble en perspective. Pour eux, peu importe que la Reine Margot de Chéreau se soucie bien peu de l’Histoire et même du roman de Dumas, « il rend  visible le passé ». En cela, le cinéma est un bel outil qui offre des balises aux citoyens « pour nous référer aux événements fondateurs afin de mieux faire face au présent »

 

Jeanne, Vosgienne de Domremy, dont on fêtera en 2012 le 600e anniversaire de la naissance, est l’une des figures les plus adaptées : en 1948, par Victor Fleming qui offre le rôle à la bouleversante Ingrid Bergman ; en 1957, c’est Otto Preminger qui raconte l’épopée de la « faiseuse de roi » et choisit la magnifique Jean Seberg parmi 18 000 candidates ; en 1999, Luc Besson révèle Milla Jovovich. C’est à Jacques Rivette qu’on doit une Jeanne française, la très inspirée Sandrine Bonnaire (1994). D’autres metteurs en scène ont été inspirés par le mythe de la bergère, et Meliès fut sans doute le premier.


55 films sont ainsi présentés, disséqués, commentés et illustrés par une superbe iconographie : le type même du cadeau mêlant l’utile et l’agréable.

 

« L’Histoire de France racontée par le cinéma » de Dimitri Casali et Céline Bathias (François Bourin éditeur) - 287 pages - 34 €

Photo P. Gless

DIERESE : L’HOMMAGE DE SES PAIRS A RICHARD ROGNET


On a toujours le sentiment d’une sorte de transmission magique lorsque des poètes parlent d’un de leurs pairs. La revue Diérèse qui consacre son numéro de l’automne au Vosgien Richard Rognet en administre une preuve tangible à travers l’hommage rendu à celui qui fut lauréat du prix Alain-Bosquet pour l’ensemble de son œuvre foisonnante par ceux avec qui il forme cette chevalerie précieuse de la poésie française contemporaine, les Lionel Ray, Guy Goffette, Claudine Helft et autres Jacques Réda.


Le numéro s’ouvre sur Elégies, 21 poèmes du Vosgien qui fait référence à sa mère(« … alors que la mort/ la guette, la talonne, sa mort que tu crains,/ qui rend tes paroles brutales et t’empêche de/ regarder en face ce qui reste de tellement doux/ dans ses yeux… ») , à sa terre natale (et cette « lumière qui pose tant/ de questions à la grave  fixité des sapins »), à ses souvenirs (« paroles ravinées où son existence/ fait la culbute, où le temps éclaté dépiaute/sa mémoire »).


Vient alors le cortège inspiré et révélateur de tous ceux qui tiennent Richard en grande estime. De l’exégète savante à l’exercice d’admiration en passant par le salut amical, vingt-deux intervenants se penchent sur l’œuvre du poète vosgien avec la tendresse des convaincus. C’est Lionel Ray qui parle d’un « art tout de transparence », c’est Danièle Corre qui, à propos de « Seigneur vocabulaire », y voit « l’entrée en majesté du poème à qui on offre voie royale », c’est le maître Georges-Emmanuel Clancier qui lui trouve « une secrète connivence avec la vision de Mallarmé».


Particulièrement ému devant ce magnifique cadeau qu’est ce numéro spécial que Diérèse (1)  a lui consacré, Richard Rognet précise : « Ce qui me touche, c’est la façon qu’on a d’appréhender mon œuvre ». Il ne saurait oublier l’autre voix vosgienne, riche d’une complicité de tous les instants, celle de l’écrivaine Jeanne Cressanges qui évoque le chemin du dépouillement choisi par le poète à partir de 2000, une sorte de réconciliation avec l’enfant enfoui. « Chacun de ses mots scintille en nous »  dit-elle en parlant de sa « note de cristal ». La Spinalienne compare sa dernière œuvre « Un peu d’ombre sera la réponse » à un livre de prières : « Il nous aide à méditer, à entrer en nous pour y faire le silence. Il nous rend moins aveugle à nous-mêmes et aux autres ». Richard Rognet reçoit un magnifique brevet de pasteur et de passeur. Et c’est bien ce qu’il est. On pourra à nouveau en juger en avril avec la parution chez Gallimard de son prochain recueil« Elégies pour le temps de vivre ».

 

(1) On peut se procurer la revue au « Quai des mots », la librairie spinalienne ou chez l’éditeur Daniel Martinez, 8 avenue Hoche, 77330 Ozoir-la-Ferrière (daniel.dierese24@orange.fr). La revue est illustrée par Dominique Penloup, qui a déjà réalisé deux livres d’artistes avec Richard Rognet.

AU NOM DE L’AMOUR

 

« Le roman fuit les définitions » rappelle avec justesse Pierre Lepape et pourtant le critique littéraire du Monde s’est attaqué avec brio à « Une histoire des romans d’amour ».  D’entrée, on songe à « La Princesse de Clèves » ce bijou de 1678 qui a connu une nouvelle jeunesse par la grâce d’un commentaire bien léger de l’actuel président de la République.  Madame de Lafayette, souligne Lepape « annexe au roman d’amour un nouveau territoire : elle transforme le discours amoureux en matière romanesque ».

 

L’auteur délimite également le territoire de son étude : « Madame Bovary » n’est pas un roman d’amour, ce sont « les modulations d’un immense désenchantement qui parcourt tout le roman qui porte sur la société bourgeoise ». En revanche, « Anna Karénine » en est un superbe exemple car « l’exaltation amoureuse est au centre du roman » ;

 

L’amour est décidément un partenaire privilégié de l’aventure romanesque. Est-il plus belle illustration que « La Chartreuse de Parme » et « ses amoureux passionnés lancés à la chasse au bonheur ». Et Pierre Lepape de proposer cette magnifique définition de la « Stendhalie » : « un pays de pur désordre où le cœur et la tête, le corps et l’âme ont décidé d’agir ensemble mais ne le font ni en même temps, ni à la même vitesse. Ce qui est délicieux » Et cela vaut aussi pour nombre d’autres bijoux qui scintillent au cœur de la littérature.


L’auteur termine sur Annie Ernaux qu’il décrit comme « un auteur dont l’écriture dessine la trace ». Précisément, Gallimard a réuni ses romans, son journal, ses articles dans un superbe « Quarto » qui rassemble l’essentiel d’une œuvre originale dominée par « Les Années », ce roman de la reconstruction d’une existence à travers des photos retrouvées. Du grand art.


« Une histoire des romans d’amour » de Pierre Lepape (Le Seuil) - 395 pages - 22 €