CHEMIN DE L'HISTOIRE - ACTUALITES

LES TRIBULATIONS DE MACLEAN

 

Prenez « Lawrence d’Arabie », « L’aveu » et « Un taxi pour Tobrouk », mélangez et vous obtenez pour votre plus grand plaisir ce « Dangereusement à l’Est » dont on peine à croire qu’il puisse s’agir d’un récit ancré dans le réel et non pas d’une fiction. Il est en effet des romans d’aventures qui sont moins palpitants, moins échevelés, moins passionnants que les tribulations de Fitzroy Maclean qu’il nous donne à découvrir dans un récit pétillant paru en Angleterre en 1949, puis en 1952 en France et que les éditions Viviane Hamy ont eu l’excellente idée de rééditer.

 

Ce diplomate écossais, doublé d’un soldat téméraire et d’un aventurier hors pair nous balade au cœur d’une époque tourmentée (1936-1944) dont il dénoue les fils géopolitiques au gré de ses missions multiples, de l’Asie centrale aux Balkans en passant par les déserts africains. Car ce rude gaillard et joyeux compagnon d’armes va bourlinguer comme peu d’autres et côtoyer plusieurs personnages emblématiques, Churchill au premier chef qui, fin 1942, le convoque dans sa résidence de campagne pour le charger d’intervenir en Yougoslavie et y mesurer les besoins des partisans et résistants des Balkans. C’est durant ce séjour auprès du Premier ministre qu’il assiste à la projection d’un dessin animé (Churchill est un inconditionnel de Disney) interrompu par un message qui laisse le dirigeant pantois. Laissons Maclean raconter avec l’humour qui le caractérise cet épisode : « Il se fit alors un brouhaha et on interrompit le film. Cependant que s’éteignaient les coin-coin de Donald et les aboiements de Pluto, le Premier ministre se leva et déclara : « Je viens de recevoir une nouvelle très importante : Mussolini a démissionné ! » Après quoi la projection reprit. »

 

Maclean est donc parachuté en Bosnie où il rencontre Tito qu’il décrit comme un chef charismatique, intelligent et direct qui, certes, est un communiste convaincu mais dont il pense qu’il n’admettra pas d’être inféodé à Moscou : « Il y a chez cet homme une indépendance d’esprit surprenante, une singulière absence de servilité ».

 

Précisément, la Russie, Maclean la connaît bien pour avoir été attaché d’ambassade à Moscou avant la guerre et suivi avec passion les fameux procès en sorcellerie organisés à la demande de Staline pour réduire ceux qui lui faisaient de l’ombre. C’était le cas de Boukharine, compagnon de Lénine, dont l’auteur fait du procès et de celui de ses co-accusés un des moments dramatiques du livre, montrant avec précision tous les rouages d’une manipulation politique au cours de laquelle les victimes sont soumis à une telle pression qu’elles sont contraintes de s’auto-accuser de tous les crimes. A l’exception de Boukharine qui, avec subtilité, réussit à détourner l’accusation et, tout en se déclarant coupable, parvient à expliquer en quoi son procès est inique.

 

Durant son séjour moscovite, Maclean n’a de cesse que de s’échapper de son ambassade, attiré par les attraits de l’Asie centrale, de Samarcande, de Boukhara, de Vladikavkaz (« assez semblable à une ville d’eaux française déchue »). Pour réaliser ces périples, il doit échapper à la constante suspicion des autorités qui le prennent pour un espion. En fait, c’est d’abord un aventurier qui écarte tous les obstacles avec une ingéniosité réjouissante.

 

L’Ecossais, élu député uniquement pour échapper à la diplomatie et pouvoir s’engager, va passer les débuts de la guerre en Afrique où il participe à des raids contre l’armée allemande de Rommel. Dans des conditions dantesques, au cœur du désert, il échappe à la mort à maintes reprises. Sa bonne étoile accrochée à sa volonté d’action en font un atout considérable pour le haut-commandement allié qui le missionne de Benghazi à Koufra.

 

On ne peut qu’être surpris que ce témoignage servi par une plume allègre et un solide sens de la dérision, n’ait pas encore séduit un metteur-en-scène. Peut-être n’est-il pas trop tard !

 

« Dangereusement à l’Est » de Fitzroy Maclean, traduction d’Andrée Martinerie, revue par S.C., (Viviane Hamy), 434 pages - 25 € 

 

PAS SI MAL... LOTI

 

J’avais de Pierre Loti l’idée d’un écrivain-voyageur compassé, suranné, dépassé, en somme du passé. Ce cliché n’a pas résisté à la lecture de son vibrant témoignage-reportage sur la Chine, « Les derniers jours de Pékin », publié en 1902 et que Payot a la bonne idée de rééditer, précédé d’une préface éclairante de l’historien Olivier Cosson qui parle du regard porté sur la Chine par « l’un des plus fins observateurs du monde extra-européen de langue française ».

 

Durant l’été 1900, les légations occidentales ont été attaquées par les Boxers qui ne supportent plus l’ingérence étrangère dans leur pays. Ce déferlement de violence a scandalisé les nations du Vieux continent qui ont réagi très vite et mené des représailles de grande ampleur appelées (humour noir) « occupation pacifique ». Pékin dévasté, l’impératrice de Chine a été contrainte à s’enfuir. C’est le 24 septembre 1900 que Loti rejoint à bord du « Redoutable » commandé par l’Amiral Pottier dont il est le chef d’état-major la côte chinoise à proximité de laquelle s’est positionnée une impressionnante escadre alliée.

 

Son supérieur lui accordant une grande liberté de mouvement, il devient les yeux et les oreilles de la troupe française au sein de Pékin et comme sa capacité d’observation est acérée et sa qualité d’écriture indéniable, ses articles (qu’il envoie au fur et à mesure au Figaro) constituent un témoignage de tout premier ordre sur un pays très mal connu en Occident. Seulement, quel crédit accorder à un témoin qui est partie prenante dans le conflit en sa qualité d’officier supérieur ? Qui du soldat ou de l’écrivain prend la plume ? Les préjugés du premier ne brident-ils pas la liberté de ton du second ? La légitimité de son regard n’est-elle pas faussée par son devoir de réserve ? Autant de questions dont on ne peut faire l’économie et qui s’évanouissent peu à peu à la lecture.

 

Sans doute le fait d’être déjà un écrivain reconnu (il est membre de l’Académie française depuis 1891) lui permet-il de s’exonérer des contraintes du militairement-correct.  Et il n’hésite pas à voir cette armée d’occupation auquel il appartient comme de « grossiers barbares, installés en intrus chez des fées ». A aucun moment, il n’est dupe du pouvoir de destruction de cette troupe internationale qui n’hésite ni à piller, ni à saccager des lieux sacrés (tout juste tente-t-il de minimiser la part des Français dans ces opérations de représailles). Il fait preuve de compassion pour un peuple qui subit et d’admiration pour les trésors proposés à son regard. Certes, quelques remarques qu’on jugerait aujourd’hui condescendantes, apparaissent ici et là, mais doivent être replacées dans le contexte colonialiste de l’époque sous peine d’anachronisme. D’ailleurs, il reste très sceptique sur les bienfaits de l’invasion et une remarque telle que : « Ces paysans chinois en étaient presque restés à l’âge d’or, et je ne me représente pas ce que seront pour eux les joies de cette « Chine nouvelle » rêvée par les réformateurs d’Occident », exprime la lucidité et le recul dont il fait preuve à tout moment.

 

Il pénètre jusqu’au cœur de Pékin, dans ces lieux murés, interdits au cœur de la ville, où il a sentiment d’être comme un découvreur et il laisse parler son lyrisme devant cette ville « – qui se meurt de siècle en siècle, par quartiers, comme se dessèchent branche par branche les vieux arbres ». On imagine l’éclairage formidable qu’il a offert aux lecteurs de son temps dans la connaissance d’un pays jugé alors comme au centre d’une très lointaine galaxie. Il essaie de transmettre cette magie qui le saisit à Pékin « à l’heure où l’énorme boule rouge qu’est le soleil chinois des soirs d’automne éclaire avant de mourir les toits de la ville violette ». Et d’ajouter : « En comparaison à ceci, quelle laideur barbare offre la vue à vol d’oiseau d’une de nos villes d’Europe ».

 

Ce livre est le fruit du travail d’une sorte de reporter de guerre, adossé au talent d’un homme de lettres, curieux des nouveaux horizons s’offrant à lui et désireux de partager ces moments rares qui font de lui un privilégié. Plus d’un siècle après, on est séduit, conquis parfois même bouleversé par ce journal qui ressuscite pour nous une civilisation hors du temps appréhendée par un styliste remarquable. L’histoire et la littérature y trouvent leur compte.

 

« Les derniers jours de Pékin » de Pierre Loti (Petite Bibliothèque Payot) - 285 pages - 7.65 €


LE FAUX RESISTANT

 

Canaris fut et demeure une légende non seulement au regard des résultats qu’il a obtenus à la tête de l’Abwehr, les services secrets de l’armée du IIIe Reich, mais en raison du rôle ambigu qu’il joua, à la fois pion essentiel dans la stratégie militaire d’Hitler et d’autre part symbole d’une certaine résistance au sein de la Wehrmacht.

 

En fait, la thèse défendue par Eric Kerjean, historien spécialisé dans l’étude du Troisième Reich, est que l’amiral Canaris laissa son service se transformer en repaire de la résistance et de l’opposition au régime pour mieux les contrôler. D’ailleurs, toutes les tentatives pour faire chuter le despote échouèrent. Avait-il l’aval d’Hitler pour jouer ce jeu périlleux mais tellement habile ? Sans doute. Il fut donc loin d’être le porte-flambeau d’un anti-nazisme actif et sa statue de résistant en prend un rude coup.

 

C’est bien le rôle de l’historien de démonter les légendes en trouvant dans les archives de quoi étayer la vérité historique. En ce sens, Eric Kerjean a pleinement rempli sa mission et son livre aidera à mettre un terme à un mythe tenace.

 

« Canaris, le maître espion de Hitler » d’Eric Kerjean (Perrin) - 204 pages - 21 €



UN FERRY AU CŒUR DE LA TOURMENTE


Abel à Hélène : « J’irai à la bataille comme vers tes bras »


S’il est une famille illustre dans les Vosges, c’est bien celle des Ferry. Si instantanément vient à l’esprit le souvenir de Jules, le plus célèbre de la lignée, ne serait-ce qu’en raison de sa loi sur l’enseignement primaire public, gratuit et obligatoire, on ne saurait oublier son neveu, qu’il considérait d’ailleurs à l’égal d’un fils, Abel.

 

Député-soldat, brillant analyste et critique des choix politiques et militaires opérés durant le Premier conflit mondial par les autorités françaises, il a laissé des «Carnets secrets» (1), indispensables pour une meilleure connaissance des coulisses du pouvoir et ses vicissitudes, et de la vie au front et dans les tranchées. Car, député des Vosges à 28 ans, il devint secrétaire d’Etat aux Affaires étrangères du ministère Viviani en juin 1914, ce qui ne l’empêcha nullement d’être au milieu de ses hommes –il était capitaine- sous les «obus, bruyants et monotones trains de mort qui s’entrecroisent». Il va en effet faire des aller-retour entre Paris et les premières lignes.

 

Parallèlement, Abel Ferry échangea une correspondance en tous points admirable, parfois bouleversante avec son épouse Hélène. L’intimité de ces deux êtres si proches permet à Abel de se livrer, sans retenue, de manière plus incisive encore que dans ses carnets. Les chefs militaires n’y trouvent pas grâce à ses yeux. Clairement, il a choisi le camp de ses hommes, jetés dans la mêlée comme chair à canon. «Nos morts jalonnant le terrain eussent dû montrer, du moins, que ce glacis était un tombeau. Mais les chefs font la guerre sur la carte. Ils ne viennent pas voir le terrain. Leur «Kriegsspiel», leur littérature militaire ne « collent » pas avec la réalité», écrit-il, ulcéré, le 11 octobre 1914 de Fresnes en Woëvre.

 

Ses terribles critiques de l’Etat-major (le GQG est un «Etat dans l’Etat» et Joffre oscille entre «surprise sans préparation et préparation sans surprise») et ses féroces portraits des présidents du Conseil et des ministres de la Guerre successifs (tel Millerand, le mauvais élève du Conseil)(2) doivent être compris comme le regard lucide d’un homme qui n’admet pas les sacrifices inutiles que demandent aux poilus des responsables, au mieux incompétents, mais parfois mus par des ambitions personnelles pour le moins déplacées dans ces circonstances dramatiques. Il se veut le compagnon d’armes qui n’abandonne pas ses soldats lorsqu’il revient du front et assaille les ministères et le Parlement de rapports alarmants sur les conditions de vie (et de mort) au front et sur la conduite irresponsable des opérations militaires. «La pauvreté de conception de nos grands chefs n’a d’égal que l’héroïsme et la foi de tous ces cadavres» et aussi «L’art de la guerre se réduit à être un boucher méthodique» (mai 1915)

 

«Les bois où Papa m’a appris à aimer la France»

 

Qu’on ne suspecte pourtant pas un seul instant un patriotisme défaillant. Il le porte au contraire à fleur de peau et c’est l’aiguillon qui le motive pour changer les choses. En août 1914, bloqué au fort de Belrupt pour une période d’instruction, il écrit «Je bous d’impatience (..) Thann est repris, mon amour. Le 10ème BCP de Saint-Dié est dans les grands bois du Donon ! Il y fait la chasse, non au cerf, mais à l’Allemand. Je me pendrais d’être ici au lieu de là-bas, dans les bois où Papa m’a appris à aimer la France, où tant de fois j’ai pleuré sur nos défaites, où la Revanche a été mon premier amour. J’étais entré en politique pour reconquérir l’Alsace.»


 Avec un peu de recul, il écrira en novembre 1917, «La France s’aperçoit enfin que depuis trois ans, des enthousiasmes prêts à tous les sacrifices ont été conduits par des sceptiques appliqués à toutes les jouissances». Terrifiant constat !

 

Abel Ferry a vécu la guerre dans toutes ses dimensions, au niveau du gouvernement dont il fit partie et qu’il eut toutes les peines du monde à convaincre de ne pas abandonner la conduite des opérations aux seuls militaires (3), auprès des Etats-majors qu’il visita lors de ses missions de contrôleur parlementaire aux armées , qui générèrent des rapports qui alimentèrent la polémique mais furent trop souvent classés sans suite, et au front où il trouva enfin cette fraternité des hommes engagés dans une même épreuve épouvantable, des hommes dont il fut le porte-parole acharné pour que soient améliorées leurs conditions d’existence.

 

Il fut aussi un homme tiraillé entre ses terribles responsabilités, si accaparantes et si dangereuses et l’amour profond qu’il portait à sa famille et tout particulièrement à Hélène, son épouse qu’il chérit tant et qu’il ne revoit qu’à l’occasion de trop courtes pauses.

 

Le 27 octobre 1914, il termine un courrier par cette déclaration enflammée «Je tomberai, ton nom aux lèvres et ton souvenir au cœur», belle mais sombre prédiction qui allait se réaliser le 8 septembre 1918 lorsqu’en mission d’inspection dans l’Aisne, il est fauché par un obus.

 

(1)    ”Abel Ferry - Carnets secrets 1914-1918”, préface de Nicolas Offenstadt, texte revu et notes établies par André Loez (Grasset) - 391 pages - 20,90 euros.



(2)    Seul René Viviani trouve grâce à ses yeux. Ainsi écrit-il en 1915 «L’optimisme béat du Grand Quartier Général écœure Viviani. Les officiers de liaison en bottes vernies qu’on lui envoie, lui répugnent. Il le dit, il le crie.»



(3)    « La grande erreur des hommes politiques de cette génération, écrit Abel Ferry le 15 juillet 1915, a été d’ignorer le phénomène militaire. Jaurès seul était préparé à la guerre. Mais il en fut la première victime. »