AVENUE DU ROMAN

"La littérature, comme la démocratie, ne respire que par la non-unanimité dans le suffrage" (Julien Gracq)

TONNERRE SUR LA LOUISIANE

 

Au centre de ce roman foisonnant, un immense domaine, Magnolias, au cœur de la Louisiane du XVIIIe siècle, ses bayous, ses plantations, sa luxuriante végétation, ses esclaves, ses indiens, ses secrets, et les ambitions carnassières qu'elle a enfantées. Dans la continuité de "l'ombre des voyageuses", Pierre Pelot poursuit la fresque chatoyante de cette lignée de femmes intrépides parties d'une vallée vosgienne pour échapper à un destin tout tracé de victimes du machisme de l'époque et se révéler à elles-mêmes et au regard d'autrui de l'autre côté de l'Atlantique.

 

Si le destin de la pétillante Emmeline, à l'orée de sa vie de femme, est l'axe majeur de cet opus, l'ombre de la flamboyante "Rouge bête", Esdeline, sa grand-mère par qui tout a commencé, la suit, la motive, la rend plus forte. La gamine a en effet conservé précieusement les feuillets écrits par son aïeule qui content l'histoire passionnante et passionnée de cette femme étonnante et sans entraves, petite paysanne devenue tour à tour rebelle, corsaire, cavalière, chef de meute.

 

La sauvageonne y trouve son inspiration et y nourrit sa détermination. Car elle doit lutter dans la grande maison des Magnolias contre une pseudo-famille où elle ne trouve pas sa place, imposée qu'elle a été par Johann Forestier. Et le voilà, l'autre personnage-clé de cette histoire à moult rebonds. Forestier fut le compagnon d'aventures et de conquêtes d'Esdeline la Rouge après qu'ils se soient rencontrés sur le bateau les conduisant dans le Nouveau Monde. Adoncques, le fier Johann s'est emparé sans coup férir, mais avec quelques coups de pétoire tirés, du domaine des Magnolias au nom du Roy de France, y délogeant une famille d'ascendance espagnole qui s'était elle-même installé là à la hussarde.

 

Le maître des lieux amorté, Johann a réussi à épouser la veuve et imposer sa petite troupe  au sein de la propriété où des esclaves noirs cultivent la canne à sucre. La messe est pourtant loin d'être dite, les rancœurs  de la tribu Ruz de la Torre -la nouvelle épouse de Forestier a deux filles et un fils- sont une épée de Damoclès au-dessus des têtes de Johan et de sa protégée.

 

Ce roman offre trois niveaux de lecture : la narration classique de Pelot, le journal d'Emmeline et celui d'Esdeline, de 20 ans plus ancien. Le lecteur a ainsi tout loisir de comparer l'évolution des événements, de cerner le point-de-vue des deux femmes, de déterrer les non-dits qui parsèment les documents et que, fieffé coquin, Pelot se réjouit, méchantement, à maintenir dans l'ombre.

 

Quand Forestier, à la demande d'Emmeline, revisite son aventureux passé, l'auteur se fait magnifique styliste, tissant l'image avec une précision hautement poétique et tellement évocatrice. Ainsi lorsqu'il évoque de douloureux souvenirs : "Il fouaillait, au soc d'une calme voix, les champs de ruines sous les taillis épais repoussés et les forêts rejaillies, les sépultures sans épitaphes et les tombeaux pillés, et guidait de la main la sarabande des fantômes réveillés en sursaut." Et lorsqu'Emmeline et Vicente, timides amoureux, sont face-à-face : "Ils échangeaient quatre mots à distance, une poignée de graines jetées aux oiseaux, des mots sans véritablement d'autre poids que celui de leur cosse évidée."

 

Pelot sait aussi déployer une vision cinématographique de son histoire, notamment lors de la poursuite à travers les bayous de cette colonne de cavaliers épuisés, "ce défilé d'allure vive qu'on eut pu croire des spectres muets, dans le tissu épandu jacasseur des oiseaux semés à la volée."

 

Et comme nous sommes au XVIIIe siècle, Pierre Pelot emprunte au vocabulaire de l'époque maintes pépites attirantes comme le sont toujours les mots venus de jadis et qu'on regrette d'avoir abandonnés en chemin. Pour votre plaisir, cette petite collection : hurluper, erluise, halitueux, acuminé... A vos dictionnaires ! Il fait aussi preuve d'une solide érudition sur les lieux, les communautés indiennes, les combats franco-anglais et les retournements politiques dans cette Louisiane en friche.

 

Dans ce livre d'une singulière force imaginative, l'écrivain vosgien, outre ses deux héroïnes, a dessiné en contrechamp de superbes portraits de femmes, telle la magnifique et vénéneuse Penelope Ruz "à la beauté incrustée dans le port" et "au regard de fer noir qui transperçait au premier coup d'estoc", telle Aïdra, la guerrière bayogoula, telle aussi et surtout, Hiawana, sculpturale esclave wolof délivrée par Esdeline et qui devient la mère de substitution d'Emmeline.

 

Roman des grands espaces, des chevauchées, des poursuites et des affrontements sauvages, "Debout dans le tonnerre" s'inscrit parfaitement dans la mouvance des romans de l'Ouest américain d'un Cormac McCarthy ("Méridien de sang", ou encore sa "Trilogie des confins") par une même capacité à donner à la nature -souvent hostile- un rôle de premier plan, un même appétit pour les situations extrêmes, un même regard humaniste porté sur des personnages ballottés par un destin farouchement contrarié. Les suivre, c'est s'offrir, selon l'expression de Michel Le Bris, une cure de "Grand dehors".

 

Oui assurément, le dernier Pelot est du tonnerre !

 

"Debout dans le tonnerre" de Pierre Pelot (Héloïse d'Ormesson) - 556 pages - 24 €

 

UN THEATRE D'OMBRES

 

Cette fois, ce n'est pas l'auteur de deux captivants polars ("La Madonne de Notre-Dame" et "L'Evangile des gueux") qui prend la plume, mais plutôt l'homme de théâtre qu'est aussi Alexis Ragougneau. En installant ses personnages à une période-charnière de l'histoire française du XXe siècle -cette Libération où un peuple affamé et revanchard navigue dans les eaux troubles du marché noir et de l'épuration- l'écrivain en profite pour régler des comptes avec le manichéisme dont cette époque reste imprégnée dans notre imaginaire collectif : résistance versus collaboration, héros contre traitres. La réalité de ce moment est évidemment plus compliquée. Les résistants de la 25e heure furent parmi les plus sévères contempteurs de ceux que la passivité, la naïveté et la lâcheté conduisirent dans le mauvais camp. Ceux qui s'opposèrent dès le début de l'Occupation à l'ennemi nazi refusèrent bien souvent de s'ériger en procureurs.

 

Ragougneau fustige donc les opportunistes cyniques à l'image du pseudo officier Santimaria ("un des plus grands artistes transformistes de France : chef de cabinet vichyste entre 40 et 43 avant de disparaître et de revenir fin 44 sous l'uniforme d'un colonel de la Résistance"). Et il n'est pas le seul, comme l'image l'auteur : "Maintenant que la liberté, l'égalité et la fraternité avaient été établies au fronton des écoles et des mairies, certains ne trouvaient rien d'autre à faire que de se les épingler à la boutonnière pour mieux se pavaner sur les trottoirs".

 

A contrario, le directeur de théâtre, Raymond Birault , vrai patriote, qui a imprimé une feuille clandestine anti-nazie durant le guerre et fait passer des réfractaires en Espagne, refuse de se prêter au jeu indécent de la parade.

 

C'est donc une France fracturée, victime de cette "imposture d'une Libération volée aux morts et lancée tout de suite sur le marché noir" selon la dénonciation de Bernanos, que retrouve Niels Rasmussen, Danois de mère française, qui fut avant-guerre à Paris un metteur en scène prisé. La guerre l'a conduit à participer au Danemark à la lutte armée contre l'occupant nazi.

 

Son retour dans l'hexagone est motivée par l'amitié qui le lie à un auteur de théâtre Jean-François Canonnier dont il a mis en scène plusieurs pièces (clin d'oeil de Ragougneau : ce sont ses propres textes). Or, cet ami cher est accusé de collaboration et risque sa tête devant le tribunal de l'épuration. Niels a besoin de savoir comment son alter ego a pu se laisser séduire par les sirènes vichystes et allemandes. Etait-ce "l'itinéraire presque banal d'un opportuniste au jugement émoussé par le succès et les applaudissements" ?

 

L'histoire, menée tambour battant, réveille de vieux fantômes et pose clairement la question du choix que chacun est amené à faire dans des circonstances exceptionnelles.  Ragougneau, auteur de théâtre, intègre à son texte deux petites pièces épatantes. Ce qui ajoute de la verve et de l'humour à ce roman propice à une nécessaire réflexion. 

 

"Niels" d'Alexis Ragougneau (Viviane Hamy) - 356 pages - 20 €

 

DE QUOI PELOT EST-IL LE NOM ?

 

La sortie récente chez Bragelonne d’ « Oregon », l’intégrale d’une série parue en 1990 mais remaniée et augmentée par l’écrivain vosgien, est  l’occasion toute trouvée d’oser formuler une réponse à l’ambitieuse question exprimée par notre titre. Ce roman de prospective-fiction est suffisamment représentatif de l’œuvre du polygraphe inspiré pour nous en offrir le matériau adéquat.

 

Or donc, Pelot, c’est d’abord un paysage qui s’anime par la magie du verbe, prend forme, se dessine sous nos yeux ébahis par tant d’images, par cette science de la mise en perspective, par ce souci du détail signifiant, et s’enracine dans notre esprit devenu grand écran pour mieux appréhender la richesse du dessin. Tenez,  lorsque les deux héros rejoignent en hélicoptère leur refuge, ça donne ceci : « Ils avaient survolé plusieurs villes aux artères pulsantes de circulation automobile compacte, des routes et des portions de voies rapides qui ressemblaient à des conduits étroits dans lesquels les véhicules auraient été lancés de très loin et roulaient comme des billes qui ne se percutaient jamais. Un fleuve de mercure sur le trajet duquel le soleil plaquait son incandescence. » Vision cinématographique, non ? Et ailleurs, un protagoniste arrive dans un village abandonné où « un reste de chaleur faisait trembler l’air épais au ras des crevasses et des éclatements du revêtement de vieux goudron effrité couvert de terre et semé de plaques gazonneuses, comme des lambeaux de vieille moquette sur un plancher effondré. L’herbe des prés environnants, calcinée sur pied depuis des années, épandait ses ondes mortes dans les différentes nuances de l’exsangue, long reflux empaillé qui ne bronchait même pas au souffle d’air nonchalant. » On s’y croirait !

 

Pelot, c’est aussi une galerie de personnages croqués à l’encre sèche par un styliste de haute lignée, traqués dans leurs moindres caractéristiques et mis en pleine lumière, défauts et qualités en bandoulière, par ce don si précieux que Pelot possède de faire remonter à travers un aspect physique ou un simple geste le reflet d’une âme. Ainsi, cette fille condamnée par la Maladie (un fléau qui a entraîné le chaos dans le monde décrit par le roman) mais qui refuse de lui céder : « Ses grands yeux mauves qui brûlaient de fièvre sans que l’on pût savoir s’il s’agissait d’une incandescence pathologique pure ou de ce qui consume l’expression d’une inébranlable volonté. » Styliste, peintre, pour vous en convaincre, ceci encore sur les deux héros de l’histoire Oregon et son petit frère Kyllian : « La lumière chaude éclairait Oregon par le trois-quarts arrière et gribouillait autour de sa chevelure défaite une auréole de brillances évoquant des myriades de petites flammes hérissées filiformes et son ombre portée sur le visage du garçon, avec pour effet de diffuser autour d’eux la clarté sourde de la lampe, les isolait dans le même îlot de pénombre douce. » Comment mieux évoquer une intimité complice.

 

Pelot, c’est encore LE raconteur, à l’image de certains personnages de sa saga, celui qui met en scène, construit son intrigue par lents aller-retours, conduit le lecteur de méandres en culs-de-sac pour mieux le réorienter ensuite vers le chemin de traverse où il frôlera la vérité –une certaine vérité-, le déstabilise parfois, le passionne toujours. Dans « Oregon », sommes-nous en 2015, comme le prétendent les tenants du pouvoir et leur cohorte d’agents et de contrôleurs, ou en 2065 comme tentent de le prouver les Raconteurs, qui agissent dans l’ombre et misent sur une drogue permettant d’ « accéder à des événements qui te feront comprendre ce qui s’est passé. », ainsi que le révèle Ethan, ancien ami de son père et devenu Raconteur, à Oregon ?

 

Pelot, c’est enfin un résistant. Les extrémismes, les fanatismes ne trouvent jamais grâce à ses yeux et il a toujours dans sa besace fictionnelle le personnage susceptible de dénoncer les agissements des fondamentalistes, des excités de tous poils, des exploiteurs de la crédulité humaine et de les fustiger. Ici, c’est le dénommé Jérémie qui a perdu sa sœur, victime « des suceurs de sang et de moelle » parce que, comme bien d’autres, elle appartient à « tous ceux qui cherchent ou attendent quelqu’un, ou quelque chose à quoi se raccrocher pour ne pas partir à la dérive. » Ca ne vous rappelle rien ? Et comme il se doit, déferlent sur le monde chaotique d’Oregon des bandes de déments, dont « l’aliénation s’était structurée, ordonnée, s’était laissée encadrer et enrégimenter par de malins gourous, d’astucieux et pragmatiques fous furieux. » Voilà on est en plein dedans !

 

Ce roman puissant d’une amnésie planétaire contrôlée par des puissants offre à Pierre Pelot l’occasion idéale pour dérouler le fil d’une toile d’araignée dans laquelle son lecteur se laisse emprisonner avec délectation. Il peut se lire au premier degré, le talent du conteur le permet. Mais il possède en arrière-plan des ramifications qui donnent de la substance au propos. Chez Pelot, la réflexion qu’induit l’histoire ne nuit jamais au plaisir de la lecture.

 

« Oregon – L’intégrale » de Pierre Pelot (Bragelonne) - 782 pages - 25 €

 

En parallèle, Pierre Pelot réactive dans une superbe bande dessinée un de ses plus grands succès « L’été en pente douce », dont Gérard Krawczyk avait tiré voici 30 ans un très beau film avec Pauline Laffont, solaire, et Jacques Villeret, épatant de naturel. Après le roman et le cinéma, c’est désormais la BD qui revisite cette histoire touchante grâce au dessin inspiré de Jean-Christophe Chauzy, qui a su traduire à merveille l’atmosphère pelotienne. (chez Fluide Glacial - 110 pages - 18.90 €)

 

AU COEUR DE LA VILLE-MONDE

 

Le roman urbain est ancré dans la littérature américaine contemporaine à qui il fournit ses plus belles réussites. Jay McInerney ("La belle vie") et Don Delillo ("L'homme qui tombe") sont les peintres inspirés d'un New-York dévasté par le 11 septembre. Avec brio, Christopher Bollen vient de rejoindre cette famille, apportant, dès son premier roman, sa touche personnelle au puzzle humain qui peuple la Grande Pomme. S'il situe son histoire quelques années après la date-charnière, le traumatisme est toujours palpable qui a perturbé les consciences et modifié les comportements.

 

C'est au cœur de Manhattan que ses protagonistes tentent de (sur)vivre dans un environnement qui les séduit, les inspire et les panique tout à la fois. Car "La ville -vivante, chargée d'adrénaline et invaincue par les éléments naturels ou le passage du temps, teintée de toutes les nuances idiosyncrasiques possibles- disparaissait pour en laisser émerger une autre, hérissée de blocs d'acier et de béton dressés vers le ciel avec ses rêves arrogants de mérite et de hauteur, et tant pis si les propriétaires de ces penthouses et de ces balcons panoramiques se retrouvaient maintenant bloqués là-haut, dans leurs stations célestes privatisées".

 

C'est cet enfermement, ce repliement sur soi, cette incommunicabilité que ressentent Delphine, la Grecque, Madi et Raj, issus d'une famille indienne immigrée, ou même Joseph, originaire du Midwest et qui monte sur le toit de son immeuble pour "se reconnecter aux vastes plaines céréalières et aux vallées fluviales humides". Ce petit groupe humain tente d'apprivoiser une cité complexe et traumatisée. Non sans difficultés. Delphine épouse-t-elle Joseph pour obtenir la fameuse green card ? Madi s'investit-elle dans un projet économique avec l'Inde pour assumer ses racines ? Raj, le photographe se terre chez lui comme saisi par une peur du monde qui l'entoure. Joseph, acteur de seconde zone, est marqué par une histoire familiale traumatisante, tous ses ancêtres masculins étant décédés à l'âge de 34 ans. Et sa mère l'a élevé dans la crainte qu'il soit la prochaine victime de ce destin funeste : "La parole des autres pouvait se révéler dangereuse. Il aurait dû le savoir après tant d'années passées à écouter sa mère. Les mots se logent au fond de votre oreille et se répandent en vous tel un virus".

 

Mais ce lourd secret, Joseph n'en a jamais parlé à Delphine alors que son 34e anniversaire se profile. Comme il ne lui a pas dit qu'il fréquente un groupe de conspirationnistes. Elle-même a évité de lui parler des liens conservés avec son ancien amant Raj, le frère de sa meilleure ami, Madi. Tous ces non-dits vont jouer un rôle déterminant dans la relation du couple et dans l'évolution du petit groupe que Christopher Bollen a placé sous le microscope de son enquête fictionnelle. L'écrivain saisit avec justesse les détours de ces âmes tourmentées lancées sur le grand huit d'une existence impactée par "toute cette électricité sous tension qui sillonnait la ville et que ne ressentaient que ceux qui n'y avaient pas encore vécu assez longtemps pour être immunisés".

 

Bollen réussit dans ce premier roman un tour de force : être en parfaite adéquation avec le souffle tempétueux de cette ville-monde qui offre à ceux qu'elle accueille l'occasion de se dépasser, de se révéler ou de se perdre. Au choix...

 

"Manhattan People" de Christopher Bollen (Points N°4520), traduction de Nathalie Peronny - 547 pages - 8,40 €

 

LIONNES IMPAVIDES

 

Elles ont choisi de résister, de ne plus être des victimes consentantes, des jouets entre les mains d’hommes sans foi, ni loi, ni respect aucun pour les femmes. Dans une Afrique où l’état de guerre est endémique, elles ne sont plus des « brebis égarées » mais des « lionnes impavides ».  Pour Séraphine, ce changement d’état est dû à la conjonction de deux événements. Le premier est tragique. Au retour d’une promenade en forêt, la jeune fille découvre son village dévasté et dans sa maison, toute sa famille est tuée sous ses yeux. Capturée à son tour par trois miliciens, elle est violée sous les yeux de son père agonisant et n’échappe à la mort que par l’arrivée de l’armée régulière.

 

Second élément déterminant pour l’avenir de Séraphine, sa rencontre à l’hôpital où elle est soignée avec Blandine, une gradée de l’armée, qui devient pour elle l’exemple à suivre. Son état s’étant amélioré, elle n’hésite pas à rejoindre son modèle et à se lancer dans une lutte sans répit contre ceux qui ont décimé sa famille et  brisé son corps : « La mort des siens est une grenade dégoupillée qui attend son heure pour exploser. ». L’heure est venue et son engagement est total. Elle se récite comme un mantra : « Quiconque me marche dessus, quiconque se répand sur mon corps, tente d’éteindre ma lumière, je le tue. »

 

En rejoignant les lionnes impavides, elle est amenée à tuer un homme qui tentait d’abuser une paysanne. Le pas est franchi. Elle est adoubée par Blandine et sa troupe, « celles qui ont cessé de se poser les mauvaises questions ». On ne peut mieux appréhender Séraphine qu’à travers cette image qu’a d’elle une de ses coéquipières : « un météore magicien qui brûle tout sur son passage mais qui fait renaître la vie sous les cendres ».

 

Nouvelle épreuve : l’icône Blandine, l’invulnérable, est touchée par une balle qui lui brise le genou et alors qu’un milicien est sur le point de lui porter le coup de grâce, Séraphine abat le combattant d’une balle en pleine tête. Mais Blandine, désormais diminuée, mise hors-jeu, « lionne brisée, lionne ruinée » n’aurait-elle pas préféré la mort à la relégation ? Question qui va tarauder Séraphine. De la réponse dépend la poursuite de son engagement.

 

Un roman poignant , tout en nuances en dépit du contexte pesant dans lequel évoluent ces femmes de fer, qui est un hymne à la dignité féminine et un projecteur mis sur les tragédies qui agitent une Afrique aux prises avec de terribles démons.

 

« Des femmes qui dansent sous les bombes » de Céline Lapertot (Viviane Hamy) - 226 pages - 18 €

 

AU-DESSUS DU VOLCAN

 

L’Islande pour un Chilien, c’est le bout du bout du monde. Lorsqu’Antonio survole l’île volcanique avant l’atterrissage, il n’est pourtant pas surpris par «le paysage lunaire », « les rochers couverts de lichen gris ou jaune vif posés çà et là sans logique aucune ». Evidemment, car il est géologue et son voyage est destiné à l’étude d’un volcan qui semble devoir se réveiller sous peu. Concernant les autochtones, c’est une tout autre histoire et notre Chilien foulant l’aéroport de Reykjavik , n’imagine pas être confronté rapidement à un face-à-face redoutable et dangereux avec un Viking, homme de la mer, ancien bourlingueur, alcoolique et violent. Lui, l’orphelin introverti, homme de la terre, ignore dans quelle galère il s’engage en acceptant  de prendre un simple café avec Thorunn, flamboyante serveuse, ex-compagne du Viking en question qui ne cesse depuis leur séparation il y a cinq ans de la harceler, de la surveiller, de lui pourrir la vie. Le téléphone arabe a tôt fait d’alerter Hekla la terrible matrone, mère possessive de ce Thorvardur  et qui ne manque pas de le titiller sur les frasques présumées de la mère de leur fils.

 

Confronté à ce Thorvardur, et à tous les marins imbibés qui gravitent autour de lui, Antonio mesure le choc des cultures dont il est la marionnette. Cette double confrontation avec un ennemi décidé à le malmener et avec une nature hostile le contraint à s’interroger sur sa propre existence. Qu’est-il vraiment venu faire sur ce territoire inhospitalier ? N’est-ce pas pour fuir la douce Maria, restée à Santiago ? Ou pour oublier un épisode tragique de son enfance ?

 

L’appel du volcan qui montre des velléités d’activité conduit Alberto à l’autre bout de l’île où il trouve refuge chez un éleveur de moutons entouré d’enfants en difficulté serait un dérivatif acceptable si le paysan en question n’était autre que le jumeau de Thorvandur, lequel  ne tarde pas à rejoindre le Chilien pour le tourmenter à nouveau. L’épilogue sera tragique et la nature y tiendra un rôle déterminant.

 

Passé quelque peu inaperçu à sa sortie au début de cette année, ce roman d’une historienne est d’une très grande humanité. Il propose une palette très large des sentiments qui agitent les hommes et les conduisent à des extrémités qu’ils n’auraient jamais imaginées. Ici, point de manichéisme, chacun a sa part d’ombre. Et les choix ne peuvent être que douloureux.

 

En dépit de son titre un peu réducteur ou ambigu, cette histoire de feu et de glace est servie par une qualité d’écriture et par une sensibilité qui sont celles d’un véritable écrivain. Agnès Mathieu-Daudé n’a sans doute pas fini de nous séduire.

 

« Un marin chilien » d’Agnès Mathieu-Daudé (Gallimard) - 246 pages - 18 €

 

AU NOM DU FRERE

 

Dans une postface devenue nécessaire en raison des événements survenus après la publication de son roman écrit en 2011 et publié chez Viviane Hamy, François Vallejo parle d’ « expérience troublante ». On ne saurait moins dire quand on se souvient qu’en 2012, un certain Merah s’inscrivait en lettres de sang dans le grand livre de l’abjection terroriste et que trois ans plus tard...

 

Et l’auteur de poursuivre : « Un récit de fiction pouvait se glorifier d’un effet de miroir face au réel, il prenait aussi le risque d’être réduit à sa dimension d’actualité ». Ce qui serait effectivement dommage  car Vallejo est un romancier de qualité qu’il faut lire non pour de mauvaises raisons mais au regard de sa capacité à faire vivre une histoire solidement ancrée dans notre siècle. Et qu’elle soit prémonitoire n’est pas son intérêt majeur.

 

Qu’on ne s’y trompe pas, « Métamorphoses » est un roman, un vrai, ni une enquête journalistique, ni un document sociologique. François Vallejo lui a donné la forme d’un journal intime, celui d’une jeune femme, restauratrice d’art, à partir du moment où elle apprend subrepticement que son demi-frère s’est converti à l’islam, un « demi » (comme elle l’appelle) pour lequel elle a longtemps joué le rôle d’une mère de substitution tant leurs parents, investis dans la gestion d’une agence de voyage, se sont désintéressés de leur éducation, l’argent servant à compenser leur absence perpétuelle. Cela n’a pas empêché le cadet de suivre des études supérieures  de chimie.

 

Aux yeux d’Alix, la sœur tellement impliquée, Alban a longtemps été « en quête d’excès toujours nouveaux, capable de se convertir à tout et à son contraire » : le portrait d’un extrémiste, et la religion ne pouvait être qu’un terreau favorable à ce genre de caractère. Le voilà donc musulman fondamentaliste doté d’une identité nouvelle, Abdelkrim Yousef.

 

Fidèle à son tempérament, Alix se lance à la recherche de son « demi » pour l’empêcher de se fourvoyer dans une dérive dont l’issue ne peut être, selon elle, que tragique. L’ayant retrouvé, elle oscille entre questionnement et complaisance, volonté de « retourner » son frère et désir de ne pas le perdre définitivement. Seulement, sa quête perturbe aussi bien les fondamentalistes que fréquente le converti que les services de renseignement qui les surveillent. Ce coup de pied dans la fourmilière met Alban-Abdelkrim en danger et le contraint à se réfugier au fin fond de la Bourgogne où sa sœur restaure des fresques religieuses dans une église romane.

 

Le tour de force de Vallejo, c’est de réussir à installer son lecteur dans l’esprit d’Alix, à lui permettre de mesurer sa progression et ses doutes. Et à travers elle, de mieux appréhender l’état d’esprit de ce frère capable « d’explorer une voie, de s’y consacrer excessivement jusqu’à s’en dégoûter et passer à autre chose ». C’est captivant et son style est parfaitement adapté à cette sorte de monologue intimiste qui parfois nous apporte une sorte de gêne, comme si nous commettions une indiscrétion à en suivre les méandres. Plus que celui de l’apprenti-islamiste, c’est le portrait de cette jeune femme bouleversée et bouleversante que brosse avec justesse François Vallejo. Plus qu’un roman sur l’islamisme, ce roman est celui de la remise en cause d’une société matérialiste incapable d’offrir une lueur d’espoir à ses enfants les plus fragiles entraînés malgré eux dans un nihilisme ravageur.

 

« Métamorphoses » de François Vallejo (Points) - 334 pages - 7.50 €

 

LES TRIBULATIONS D'UNE "FILLE MANQUEE"

 

L’épopée sanglante du célèbre anti-esclavagiste John Brown, prédicateur illuminé qui se proposait de délivrer le peuple noir au nom du Seigneur et qui a laissé pour ce faire nombre de cadavres sur sa route,  est un moment fort de la construction des Etats-Unis au XIXe siècle, de ses tensions et de ses contradictions qui allait conduire le pays vers la guerre de Sécession. On en retrouve d’ailleurs une illustration dans le film de Michaël Curtiz « La piste de Santa Fé ».

 

 James McBride a la bonne idée de réactiver cet épisode à travers la vision qu’en a Henry, un jeune esclave métisse de 12 ans, embarqué par la troupe de Brown qui le prend pour une fillette. L’histoire débute de façon tragi-comique : le tragique, c’est la mort du père de Henry venant s’empaler sur une écharde arrachée d’une porte par une balle tirée par un propriétaire d’esclave sur le Vieux John  Brown qui s’en tire sans mal. Le comique, c’est la manière dont McBride narre cette entrée en matière. Car, sous des dehors sérieux, c’est tout le livre qui baigne dans l’ambiance hautement jubilatoire que crée à merveille l’écrivain américain.

 

Revenons donc à notre Henry, devenu Henrietta ou « L’Echalote » selon le surnom que lui donne Brown et affublé d’une robe et d’un bonnet. Il assiste donc à la croisade du pasteur abolitionniste, se lie d’amitié avec son fils aîné qui trouvera rapidement la mort, puis se retrouve dans un bordel du Missouri sous la protection d’une superbe métisse. Son humeur affable et sa malice naturelle lui permettent d’échapper à tous les dangers qui menacent un adolescent dans cette période si rude.

 

La gageure de McBride est de réussir à faire rire même dans les situations les plus délicates. Son héros n’a pas la langue dans sa poche et ce culot lui ouvre maintes portes et lui permet surtout de survivre. Et permet aussi au lecteur d’apprécier les trouvailles de l’auteur et notamment le langage imagé de son héros au service d’une philosophie de la vie très personnelle. Ainsi, il dit avoir appris, grâce à son déguisement, « ce que ça veut dire, être une fille » et comment réagissent les hommes : « Les hommes, quand ils ont une femme en face d’eux, on peut plus les arrêter, qu’ils parlent de chevaux, de leurs chaussures toutes neuves ou de leurs rêves. Mais si vous les mettez dans une pièce et que vous les laissez entre eux, tout ce qu’ils savent faire, c’est flinguer, cracher et chiquer ».

 

Le reste est à l’avenant et fait de ce roman couronné par le National Book Award un livre pétillant qui fait à l’Histoire un bel enfant souriant.

 

« L’oiseau du bon Dieu » de James McBride, traduction de François Happe, (Gallmeister) - 438 pages - 24.80€

 

PLUS DOUCE EST LA MEDECINE...

 

Il est des livres qui « sonnent »  comme un uppercut. On en reste groggy un long moment. D’autres, au contraire, sont des élixirs de bonheur et relèvent de la littérature douce – comme on parle de « médecine douce ». C’est dans cette catégorie qu’on placera le roman de Catherine de Saint-Phalle « Sous un ciel immense ». N’a-t-elle pas elle-même donné inconsciemment la définition de son livre en qualifiant, au cœur de son roman,  un livre de Barbara Pym d’ «apaisante fantaisie douce-amère». Et de fait, son propre récit est comme un baume apaisant qui offre au lecteur un moment de bien-être et un regard bienveillant sur l’existence et sur la capacité des êtres humains à s’accepter en dépit de leurs faiblesses.

 

C’est l’histoire simple d’une Française exilée à Melbourne où elle tente de gérer le traumatisme de la perte de mémoire de son amoureux, suite à un grave accident. Son amnésie est partielle, mais terrible pour la narratrice puisque Jack se souvient de tout sauf d’elle et de leur relation : « Quand j’ai couru vers lui, il y a eu un lac de silence dans son regard ». Ils ont cohabité des mois, « comme de courtois étrangers » jusqu’au jour où il la quitte après avoir trouvé un boulot de gardien de zoo  dans une autre ville. Même si cette situation la ronge, la malheureuse tente de se reconstruire au contact de femmes, elles aussi, abîmées par la vie. Une Indienne, qui est sa collègue de travail (elles entretiennent des jardins), une propriétaire de bar dont le mari a disparu, sa fille qui se cache sous une burqa bleue, et une fille exaltée qui rêve d’être mère.

 

De cette fine trame nait un chant choral : chacun y est à la recherche de l’apaisement que créent souvent les liens forts de relations paisibles. Epaule contre épaule, ces femmes affrontent l’existence avec un courage communicatif.  Catherine de Saint-Phalle parvient à nous transmettre cette philosophie de la solidarité agissante grâce à sa capacité à manier la métaphore avec élégance et imagination, ce qui illumine son texte. Quelques exemples à l’appui : « Ses yeux sont une absence bleue (..)  ses cheveux sont un nuage nocturne » ou encore « Il y a un territoire dans ce regard comme s’il avait emmagasiné trop de paysages par des fenêtres de train. »

 

Catherine de Saint-Phalle est un peintre littéraire pour qui la nature est une palette dans laquelle elle puise de sublimes images: « Le ciel, là-haut avec ses blessures pourpres et ses plaies orange, ressemble à un parterre sanglant (..) le soleil couchant badigeonne encore nos visages. » On sort de ce roman apaisé et conquis par l’empathie qui l’irrigue. Douce médecine, vous disais-je !

 

« Sous un ciel immense » de Catherine de Saint-Phalle (Sabine Wespieser éditeur) - 208 pages - 20 €

 

TERREUR : LOVECRAFT, L'AMPLIFICATEUR

 

H.P. Lovecraft est l’homme par qui la terreur arrive. La littérature et le cinéma ont fait la part belle au fantastique. Savent-ils vraiment l’une et l’autre ce qu’ils doivent au grand maître que fut Lovecraft ? Stephen King, lui, le sait qui n’a jamais manqué de dire combien l’auteur de Cthulhu l’avait inspiré. On peut désormais redécouvrir en France Lovecraft grâce à l’écrivain François Bon qui propose aux éditions Points une nouvelle traduction de quelques-unes des œuvres majeures de l’auteur américain qui vénérait Edgar Allan Poe, ainsi que ses notes sur la fiction surnaturelle. On peut y lire que son objectif dans ses récits était « de réaliser très précautionneusement le climat exact et l’atmosphère, et d’accentuer l’intensité où elle doit l’être » et d’ajouter « On n’a pas le droit, sauf dans la sous-littérature (pulp charlatan-fiction), de proposer un lot de phénomènes impossibles, improbables ou inconcevables comme un effet habituel de narration (..) » On aura compris que Lovecraft se situe dans l’émotion plus que dans l’action et que sa maîtrise est celle d’un écrivain et non d’un faiseur d’histoires à la chaîne.

 

Dans une introduction éclairante, François Bon souligne : « La terreur, l’horreur, l’informe figure qui se montre  dans le rêve, Lovecraft ne les éveille pas pour jouer. Il sait seulement que tout cela nous en disposons déjà, depuis l’enfance, ou dans l’inquiétude du quotidien. Il en est juste un formidable amplificateur. »

 

Il est temps pour ceux qui ont raté le rendez-vous comme pour ceux qui restent sur des lectures anciennes de Lovecraft de retrouver sa formidable capacité à installer la terreur, le malaise, la peur, à l’ancrer par exemple dans le paysage familier de l’enfance comme dans « La couleur tombée du ciel ». La traduction de François Bon donne un nouvel élan à ces récits palpitants.

 

« L’appel de Cthulhu », suivi de « Notes sur l’écriture de la fiction surnaturelle » - 88 pages - 4.90 € (Points P.4086)

« La couleur tombée du ciel », suivi de « La chose sur le seuil » - 132 pages - 5.90 € (Points P.4087)

« Dans l’abîme du temps » 142 pages - 5.90 € (Points P. 4085)

 

POCHE : LA SESSION DE RATTRAPAGE

 

Il existe également –et c’est heureux- une rentrée littéraire pour les poches. Cette formidable session de rattrapage est l’occasion pour les bourses modestes d’aller à la rencontre des grandes voix de la littérature mondiale. Petits prix, grands auteurs et présentations soignées, les poches ont trouvé un public fidèle qui, cette saison encore, est choyé. Ainsi, et puisqu’on parle de grandes voix, ce sont celles d’outre-Atlantique qui trouvent chez Points une magnifique illustration à travers les romans de Richard Ford et James Salter, deux écrivains contemporains dont l’œuvre est emblématique de l’Amérique de ces trente dernières années.

 

Le premier a décroché l’an passé le prix Fémina étranger pour « Canada ». C’est ce roman que Points nous fait redécouvrir et quel roman que cette histoire familiale qui tourne au tragique et marque à jamais l’existence de deux ados, des jumeaux, garçon et fille. Ils subissent de plein fouet la décision soudaine de leurs géniteurs, englués dans le cycle infernal des dettes, de perpétrer un hold-up.  Vite arrêtés, ces délinquants « amateurs » sont entraînés dans une spirale infernale dans laquelle, par ricochet,  sombrent aussi leurs enfants. Un demi-siècle plus tard, Dell, le fils, qui a fui au Canada (tandis que sa sœur choisissait la Californie) se souvient et raconte. Richard Ford excelle dans sa capacité à tirer les fils de ce parcours dramatique avec une minutie qui évite le piège de la pesanteur et de l’emphase. Comment mieux exprimer la difficulté à vaincre un destin contraire ?

 

James Salter s’annonce comme un poids-lourd de la rentrée « grand format » avec « Et rien d’autre » (édition de L’Olivier) dont la critique dit le plus grand bien. En attendant d’aborder ce nouvel opus, on se régalera à la lecture d’un de ses premiers romans « L’homme des hautes solitudes » qui a pour cadre les Alpes et plus précisément Chamonix. L’histoire de deux hommes à la recherche du dépassement de soi et d’une échappatoire à la médiocrité du quotidien, avec la montagne pour terrain d’expérimentation. Celle aussi d’une amitié que met à mal paradoxalement le fait que l’un des deux sauve la vie de l’autre lors d’une escalade qui tourne au drame. Avec une économie de moyens et la volonté de dire seulement l’essentiel, Salter transcende son sujet pour atteindre l’universel : l’homme, animal solitaire en quête d’un Graal qui se révèle hors de portée. Pourtant, la tentative peut nourrir une existence.

 

10/18 est fidèle au brillant représentant de l’école japonaise Haruki Murakami. Alors que son nouveau roman paraît chez Belfond « L’incolore Tsukuru Tazaki et ses années de pèlerinage », on peut suivre avec délice « Les chroniques de l’oiseau à ressort », un montage original pour mettre en scène les conséquences dans la vie d’un oisif (il a démissionné de son boulot dans un cabinet d’avocat) des disparitions simultanées de son chat et de sa femme. Murakami surfe entre rêve et réalité en offrant à son héros des rencontres plus étranges les unes que les autres. Il multiplie les chausse-trapes et le lecteur en vient à apprécier les pièges que l’auteur facétieux place sur sa route. Du grand art pour une lecture hautement jubilatoire.

 

« Canada » de Richard Ford, traduction de Josée Kamoun (Points N°3300) - 498 pages - 8.30 €

 

« L’homme des hautes solitudes » de James Salter, traduction d’Antoine Deseix (Points N°3305) - 250 pages - 6.90 €

 

« Chroniques de l’oiseau à ressort » d’Haruki Murakami, traduction de Corinne Atlan, avec Karine Chesneau (10/18) - 847 pages - 9.90 €

 

 

ERRANCE BALNEAIRE

 

Ville touristico-balnéaire de la Costa Brava, Blanès, à une petite heure de Barcelone, réunit l’été venu son lot de peaux blanches venues du Nord, son contingent de djeun’s désireux de goûter les délices de la liberté, fut-elle factice, et sa troupe d’originaux à la recherche de sensations plus ou moins fortes. Eva ne fait pas vraiment partie de ce tryptique. Belge installée à Barcelone avec Samuel, c’est à Blanès que son existence prend soudain un virage qui la laisse déboussolée. Dès lors, elle va hanter la station à la recherche d’une explication justifiant « l’évaporation » (comment la qualifier autrement cette soudaine disparition) de son compagnon.

 

S’il était besoin de vous convaincre de l’intérêt de lire ce premier roman, on pourrait par exemple mettre l’accent sur le choc inévitable et bien amené qui vous attend à l’orée de la page 20. Il n’est pas nécessaire d’en dire plus sur cet effet de surprise qui va déterminer toute la quête d’une héroïne qui en cherchant l’autre tente de se trouver elle-même, ce qui n’est pas une mince affaire.

 

Son parcours la conduit à fréquenter des marginaux tel ce clan de bolanistes (admirateurs de Roberto Bolano, l’écrivain chilien qui termina sa vie à Blanès). Ils sont serveurs, gardiens de camping ou oisifs et forment une étrange communauté de doux-dingues parmi laquelle Eva croit pouvoir obtenir des réponses. C’est une claire référence au chef-d’œuvre de l’écrivain sud-américain « 2666 » où on trouve, entre autres thèmes, la recherche d’un écrivain mystérieusement disparu. Or, Samuel, le compagnon d’Eva est lui-même auteur de science-fiction. Eva s’engage dans un semblable jeu de piste et vit une sorte de dérive un peu hallucinée dans un lieu qui la perturbe mais la subjugue et est proche de la détruire, no man’s land entre réalité et rêve éveillé.

 

Hedwige Jeanmart tire les ficelles de ce jeu de dupes qui révèle que le temps qui passe n’apporte aucune réponse probante susceptible de guérir un mal de vivre amplifié par une perte de repères. Son style imagé, (« j’errais dans la ville et ses alentours en traçant d’invisibles sentiers, sillons de bave transparente laissés par une limace… ») participe au charme de ce roman de l’errance inquiète.

 

«  Blanès » d’Hedwige Jeanmart (Gallimard) - 262 pages - 18.50 €


PELOT : LA VOIX DES HUMBLES

 

Vous voulez de l’humain, du palpable, de la prose trempée dans la glaise, choisissez Pelot et ses romans qui contiennent « suffisamment d’âme humaine en jointoiement ténu » pour emporter l’adhésion du lecteur. Prenez le dernier par exemple où passe comme une ombre inspirée et intrigante cette Mique « qui ne sait pas dire je » et qui possède, lui répète à l’envi son grand frère Gussa, le don de leur père. Celui-ci était une sorte de guérisseur, entre charlatan et magnétiseur, qui voyait se presser dans la cour de sa ferme haut-saônoise tous les abîmés de la vie, tous les incurables, tous les quasi-mourants à la recherche du remède de la dernière chance, à condition d’avoir un porte-monnaie bien garni. Mais « l’Index » (tel était son surnom) est mort l’été venu. En ayant, spécule Gussa, caché le magot obtenu au cours de toutes ces années passées à apporter un ultime espoir aux crédules de tout poil.

 

Mais Mique qui se cache dans la forêt en rêvant d’une ville imaginaire, ne veut pas reprendre la  « mission » du père. La venue de Cardo, pauvre ère dont l’épouse est en phase terminale, modifie la donne. La ténacité du quémandeur venu des coins de Baccarat et installé devant la maison du guérisseur comme une statue de pierre, conduit Gussa à contraindre sa sœur (il l’assomme et l’installe dans la voiture du visiteur) à investir le rôle miraculeux et rémunérateur. Débute alors une longue errance à deux –la fille illuminée et l’homme épuisé- qui n’est pas sans rappeler par instants « La route » de Cormac Mac Carthy. Et pendant ce laborieux cheminement vers une vérité à construire, Gussa s’acharne à creuser les moindres recoins de la maison familiale à la recherche du trésor possiblement caché par son père. Pour Cardo et Gussa, ce seront deux quêtes chimériques.

 

Pierre Pelot, je crois, ne serait pas fâché qu’on évoque à son propos Jean Meckert (qui fut John puis Jean Amila dans la Série Noire époque Marcel Duhamel) et que, pour ce faire, on rappelle que Patrick Manchette, autre polardeux de haute lignée, jugeait le premier roman de Meckert  « Les coups » paru en 1942 comme celui de la bataille contre les « impossibilités de l’expression » ajoutant « Avoir fait passer tout ça en phrases simples, faussement embarrassées, avec quelques impropriétés classiques, c’est impressionnant ! ».  Des exemples chez Pelot : «  - En août, dit Cardo, elle était pas sortie de l’hôpital.  Y z’avaient pas encore franchement dit qu’elle était perdue pour eux, y continuaient leur mascarade. » ou encore « – Les gens qui ont quelque chose en tête, comme ça, on n’y peut rien. Ils feront ce qu’ils doivent faire, quoi qu’on dise  ou qu’on essaie de faire nous aut’ » Oui, la voix des humbles offerte comme une offrande.

 

Impressionnant Pelot lorsqu’il donne la parole (et c’est un vrai don) aux petites gens, aux ruraux, aux travailleurs et traduit avec leurs mots à eux les pensées qui les animent, leurs peurs, leurs croyances et leurs vérités. C’est comme un hymne à l’oralité, à la simplicité - à ne pas confondre avec le simplisme-, aux échanges qui se font aussi grâce au langage des corps, à la gestuelle, aux non-dits, aux regards. Une nouvelle pierre lancée par Pelot dans le jardin de la littérature populaire, et c’est une nouvelle fois une pierre précieuse.

 

« Elle qui ne sait pas dire je » de Pierre Pelot (éditions Héloïse d’Ormesson) - 302 pages - 19 €

 

LES ANNEES POMPIDOU

 

Qu’on ne s’y trompe pas, il ne s’agit nullement du livre d’un historien. Et pourtant ce roman de Philippe Le Guillou éclaire mieux qu’une thèse savante les « années Pompidou », cette seconde présidence de la Ve République succédant au règne du grand Commandeur dont la statue a été déboulonnée un certain printemps 68. Terrible héritage. Comme le souligne l’écrivain, « le retrait du connétable n’avait pas entraîné une vacance au sommet de l’Etat (..) (Désormais) on n’était jamais très loin du pot-au-feu, d’un pays quiet, repu, qu’on invitait au repos après les hauteurs et les bourrasques. » Avec cette exception significative et surprenante chez un homme de tradition issu de l’éducation nationale et de la banque : le choix par Pompidou de s’engager résolument sur la voie de la modernité en architecture et dans l’art. Paradoxal pour ce « fils du vieux cœur hercynien de la France. »

 

C’est ce virage radical que Philippe Le Guillou observe par le truchement de son personnage principal, le peintre Kerros qu’une remarque ironique faite au nouveau président à propos de la photo officielle qu’il juge « brejnévienne », conduit à proposer à Georges Pompidou de peindre son portrait. Ce seront donc des rendez-vous réguliers où le chef de l’Etat, tout en prenant la pose, dévoile à l’artiste les facettes de sa sensibilité. Kerros est séduit, mais vite pris entre deux feux puisqu’il est le compagnon de route de quelques défenseurs du vieux Paris engagés dans une bataille sans merci contre « le bétonneur » qui démantèle les Halles, construit un paquebot-usine à Beaubourg, abandonne les quais de la Seine au dieu automobile. Ces résistants, ces nostalgiques créent l’association des Insulaires (référence à une nouvelle de Jacques Perret) car ils se sentent « assiégés par une modernité dont (ils) contestent le diktat et le rythme. » Face à cette jacquerie, Pompidou écarte comme quantité négligeable « ces pleureuses et ces pétitionnaires. »

 

Kerros tente de ménager à la fois son illustre modèle et ses compagnons de lutte, ce qui lui vaut les bouderies de l’un et des autres et le conduit à des exils solitaires loin de la capitale, dans sa chère Bretagne (où il reçoit malgré tout la visite du président) ou à Venise. De ces années Pompidou émergent quelques figures emblématiques de l’époque, Gabrielle Russier, cette enseignante morte d’avoir trop aimé un adolescent, Olivier Guichard, vieux baron du gaullisme qui veut également que Kerros lui tire le portrait, et d’autres fictifs, mais tellement réels comme la galeriste, Yvonne Horace, ou l’ancien universitaire Rémi Viargues, engagé dans le combat de sa vie contre « la perpétration de cet attentat à la beauté et à l’Histoire au cœur même de Paris », attentat qui a reçu la bénédiction de son ancien condisciple devenu Président.

 

« Comment regarderait-on ces années ? », s’interroge Kerros à la fin du roman, au moment où le locataire de l’Elysée n’est plus qu’un homme dévasté par la maladie. Le recours à la fiction offre à Philippe Le Guillou un formidable outil pour répondre à la question. Ces années insulaires qu’un homme d’Etat, conservateur en politique, a voulu ancrer dans un modernisme décapant au plan de l’urbanisme, deviennent aux yeux de l’écrivain le théâtre idéal pour rejouer une pièce classique : l’homme de pouvoir face à l’artiste. Le metteur en scène mène à bien son sujet. Au plus grand plaisir du spectateur-lecteur.

 

« Les années insulaires » de Philippe Le Guillou (Gallimard) - 302 pages - 19,80 €


AH, LE BEL HOMMAGE A STEVENSON !

 

S’il est un roman propre à faire rêver les lecteurs adolescents (du moins ceux du siècle dernier), c’est bien « L’île au trésor » de l’Ecossais Robert-Louis Stevenson, formidable écrivain du grand large et des horizons sans limite, admirateur inconditionnel d’Alexandre Dumas, avouant d’ailleurs que sa plus grande peine, il l’avait éprouvée avec la mort de D’Artagnan dans « Le vicomte de Bragelonne », ultime opus des « Trois Mousquetaires ».

 

Le charme de cette île magique, du jeune Jim Hawkins, du pirate Long John Silver n’a cessé d’opérer depuis la sortie du livre en 1881. L’écrivain français Gaspard-Marie Janvier, dont l’imaginaire a été nourri par cette œuvre, lui a offert une belle descendance à travers un roman épatant centré sur la quête entamée de nos jours par le dernier héritier d’une maison d’édition qui fut à l’origine de la publication du livre du génial Ecossais. Il s’agit pour ce David Blair (clin d’œil à David Balfour ?) de retrouver les lieux et par ricochet, le trésor de l’Hispaniola qu’indiquerait la carte de la célèbre île, dessinée et annotée par Stevenson lui-même et retrouvée par David dans les archives de la maison d’édition. Mais n’est-ce pas un faux ? Les experts se penchent sur le document qui doit être vendu aux enchères pour sauver de la faillite la maison familiale.

 

David, après une période de doute, rachète sa carte avec l’aval d’un banquier comme on en fait rarement puisqu’il lui révèle qu’il ne voit que « des fourmis qui me demandent d’enterrer leurs économies dans des galeries sûres » alors qu’avec lui, il croit entendre « la claque du vent dans les voiles, le craillement des goélands autour du mât d’artimon, la poésie dans les misaines »). Il se lance alors à la recherche d’un trésor qui pourrait s’avérer être une chimère ou du moins un mirage. Pour ce faire, il rejoint les îles des Hébrides où il va côtoyer une population exotique. Celle de Farà est du genre à lui tournebouler la cervelle, particulièrement le patron emblématique du pub « The Lord of the Isles », Alasdair McDiarmid, un fieffé manipulateur ou encore cet invité permanent de l’îlot qu’est l’aviateur français Warluis qui parcourt les Hébrides au commandes de son Comanche. Qu’importe, place à l’aventure. Et sur ce plan, on est servi. Servi par l’imagination galopante de Janvier, par sa maîtrise d’une intrigue ondoyante à souhait, par sa capacité à brosser les portraits savoureux de personnalités rares. Il y a du Mr Pickwick dans ce grand naïf qu’est au fond David Blair. Ajoutons un goût pour l’image poétique, parfois décalée (« Nous restâmes de longues minutes à siroter l’absinthe du fond du jour ») et pour un ton qui s’apparente aux plus belles réussites de l’humour britannique (« J’avais d’abord pris la musique de ces îles pour une paysanne aux ongles sales. Je me donnais désormais tout entier à cette maîtresse sensuelle et puissante »).

 

Comme son maître Stevenson, G.-M. Janvier est d’abord un conteur, de ceux qui nous font chaud au cœur en nous tenant en haleine sous la couette un jour de grisaille à la suite de leurs délicieux héros. Ne dit-il pas à un moment de son livre en parlant d’un affabulateur : « La vie n’est pas si drôle qu’il faille s’en tenir au discours des faits. Un peu de mousse, une dose d’humour, quelques images, la voilà soudain plus acceptable, pour tout dire, attrayante. » Une véritable profession de foi qui dit assez le plaisir que l’on prend à la lecture de ce petit bijou d’émerveillement littéraire. Laissons à David Blair le mot de la fin : « Une carte fait plus rêver qu’un sonnet », un parti pris qui résume ce roman de mystère, d’écume, de quête d’un Graal chimérique. Quel trésor !

 

« Quel trésor ! » de Gaspard-Marie Janvier (Points N°P3085) - 365 pages - 7,60 €

ET A LA FIN, C'EST LA MORT QUI GAGNE...


Oyez, oyez braves gens –et même les autres, Pierre Pelot est de retour avec son attirail imaginatif débridé au grand complet et en excellent état de marche. D’ailleurs, c’est plutôt marche ou crève pour les personnages hallucinés qu’il met en scène avec ce sens du détail qui tue. Et ce soin narratif porté à son histoire, cette vision poétique et imagée, véritables offrandes faites au lecteur. Appréciez : « Pendant quelques secondes tous ces fragments de dialogues s’enchevêtrèrent et s’ébouriffèrent en une sorte de buisson sonore hirsute que l’averse transperçait de part en part. »  ou encore : « Elle l’écoutait, de loin en loin relevait la tête et pouffait, laissait fuser un petit filet de rire rebondissant, les yeux plissés dans la mitraille du soleil à bout portant (..) C’est ça, Pelot, un style, un ton, une écriture.


Mais c’est aussi la puissance d’une histoire qui nous tire à hue et à dia hors des sentiers battus et rebattus de la littérature nombriliste de nombre de ses collègues hexagonaux.  C’est « une cascade, une avalanche de mésaventures qui s’enchaînent presque sans discontinuer » pour paraphraser Roque, le pivot de cette course aux abymes. On passe du carnet de notes du principal protagoniste - carnet illustré s’il vous plaît puisqu’il s’agit d’un dessinateur – à une relation plus formelle de l’aventure, en passant par des dialogues bruts entre personnages. On revient en arrière, et des pans s’éclairent, puis on va de l’avant vers cette ville où les morts dansent toute leur vie qui est l’objectif final du voyage au long-cours.  Car dans le genre j’embrouille les cartes, Pelot est un as et sort dans ce roman ses atouts-maîtres. Comme une certaine Adeline, flamboyante « Rouge Bête » du magnifique « L’ombre des voyageuse », Léonore est de ces héroïnes dont l’empreinte reste longtemps gravée dans l’esprit du lecteur qui comprend  très vite qu’il va se passionner, s’inquiéter, s’émouvoir pour cette jeune femme extra-ordinaire, engagée dans un road-movie étourdissant au côté d’un protecteur choisi par sa mère défaillante et qui pourrait être (peut-être) son géniteur. Et tout ça dans un paysage bouleversé par les conséquences d’un terrible accident climatique – une tornade mâtinée d’un tremblement de terre – qui a mis cul par-dessus terre tout l’est de la France.


Qui dit catastrophe naturelle dit chienlit, bandits de grands chemins, rencontres imprévues (celle des héros avec un vieux lion fatigué est une petite pépite et la façon dont Léonore l’apprivoise et le fait monter dans la Fiat de leur périple est un moment réjouissant). Ce roman est plein de bruit et de fureur, illuminé de personnages décalés et meurtris, attachants à force d’être détachés des choses du quotidien, qu’il parvient à nous rendre proches. Sans doute parce qu’ils sont dépositaires de cette part d’humanité, boussole traditionnelle qui guide les protagonistes de la saga pelotienne et qu’ils sont en partance pour l’enfer –un aller-simple- en quête d’une rédemption.

 

« La ville où les morts dansent leur vie » de Pierre PELOT (Fayard)- 372 pages - 20,90 €

 

A savoir également :

  1. Ce roman est dédié à celui, petit, à qui l’auteur racontait des histoires et qui est « parti danser brutalement trop loin et trop tourbillonnant », son fils Dylan, illustrateur de talent dont on retrouve, n’est-ce pas Pierrot, les dessins au cœur de l’ouvrage.
  2. Le dessin de couverture est signé Manu Larcenet, ancien de Fluide Glacial et auteur de « Blast », dont le tome 3 est sorti en octobre dernier.
  3. Sacré Pierre, au passage, tu as réussi à régler son compte à une certaine Nadine M., politicarde (ou politocarde ?) symbole, pour toi, d’une conception dévoyée de la chose publique. Me suis bien marré…


LA DAME DES GRANDS ESPACES

 

Dorothy M. Johnson n'a pas écrit un western. Elle a réalisé un patchwork qui  réunit en 11 nouvelles l'ensemble des thèmes qui ont enrichi ce genre qu'on croit, à tort, réservé au cinéma alors qu'il irrigue également la littérature (même si sa place y est malheureusement considérée comme marginale). Des images bien connues viennent immédiatement à l'esprit lorsque l'auteur propose l'histoire d'une jeune fille blanche enlevée par les Indiens qui s'intègre à la tribu au point d'être dépaysée lorsqu'elle retrouve sa famille qui l'a "rachetée", ou celle de ce gamin qui parvient à protéger les siens en l'absence de son père, ou encore celle de cet Indien devenu un paria parce qu'il n'a pas eu le "rêve" que tout guerrier doit recevoir pour être accepté et qui part, seul, chercher le salut dans le froid lors d'une ultime tentative.

 

On comprend mieux que les cinéastes, et le maître John Ford en tête, aient puisé avec gourmandise dans les histoires de cette écrivaine née en 1905 dans l'Iowa et qui passa son enfance dans le Montana où elle revint vivre après la Seconde guerre mondiale pour y enseigner dans cette ville mythique au regard de la littérature des grands espaces qu'est  Missoula, chère à James Crumley et Jim Harrison.

 

Parmi les pépites de ce recueil, "L'homme qui tua Liberty Valence" ou "Un homme nommé cheval" ont eu le destin que l'on sait sur les écrans. Le cinéma est magnifiquement servi par l'écriture sans graisse et tonique de Dorothy m. Johnson qui va à l'essentiel et trouve sans difficulté sa cible. L'homme confronté à un autre homme (différent de lui), à la nature (souvent hostile), à un destin (parfois cruel) doit faire des choix qui détermineront ses chances de survie. C'est ce qui ressort de ces histoires qui sont autant de paraboles pour démontrer que l'être humain, tout fragile soit-il, possède une denrée précieuse : son libre-arbitre.

 

"Contrée indienne" de Dorothy M. Johnson, traduction de Lili Sztajn (Gallmeister, collection Totem) - 247 pages - 10 euros


LA FORMIDABLE « REPLIQUE » DE ROSA MONTERO

 

Vous avez aimé Blade Runner, le film culte de Ridley Scott tiré de la non moins remarquable nouvelle de Philip K. Dick, vous serez séduit par le roman que vient de publier la Madrilène Rosa Montero : il baigne dans la même atmosphère angoissante d’une société régie par un contrôle permanent des citoyens. C’est d’ailleurs d’une réplique du film qu’est tiré le titre du livre : en parlant de ses souvenirs, le personnage que joue Rutger Hauer dit « Tous ces moments se perdront dans l’oubli comme des larmes sous la pluie ».

 

Nous sommes en 2109. Au sein d’une confédération des Etats de la Terre, aboutissement d’un siècle d’affrontements dévastateurs qui ont saigné la population mondiale, coexistent non sans heurts humains et réplicants et même quelques extra-terrestres émigrés de deux planètes proches. Des Terriens ont fait le chemin inverse en créant deux planètes artificielles où se sont installés des sociétés sectaires, autoritaires et autarciques. C’est à travers le destin de Bruna Huskys, une réplicante (on dit « techno-humaine » pour être politiquement correct) que Rosa Montero nous introduit dans cette version  trash de notre avenir. Les androïdes comme Bruna (15% de la population de la Terre) ont une espérance de vie de dix ans (leur vie débute à 20 ans) au terme desquels ils subissent une dégénérescence qui les conduit à la mort. Une mémoire artificielle leur a été implantée qui, en 500 séquences, leur offre une famille virtuelle, des réminiscences de cette enfance qu’ils n’ont pas eue. On ne les distingue des humains que par leurs yeux (pupilles fendues verticalement). Bruna a été créée pour être une réplicante de combat, chargée du maintien de l’ordre. Intelligente et sensible, son existence est rythmée par le temps potentiel qui lui reste à vivre et qu’elle égrène au fil de ses pérégrinations, « mantra intime pour les jours d’angoisse ». Devenue détective, elle est chargée de déjouer le complot qui vise à discréditer les réplicants. Et à rallumer la guerre qui, jadis, les a opposés aux humains. Des mémoires altérées ont ainsi été implantées sur des reps, les transformant en tueurs implacables qui se suicident au terme de leur mission criminelle. Mais est-ce vraiment un complot ?  « Je ne dis pas que les conspirations n’existent pas : je dis qu’il y en a bien moins qu’on ne l’imagine et qu’il s’agit en général de bidouillages improvisés, pas de parfaites structures machiavéliques… Les gens croient aux conspirations parce que c’est une façon de croire que, dans le fond, l’horreur répond à un ordre et possède un sens, même lorsqu’il s’agit d’un sens malveillant… » souligne Bruna.   

 

L’occasion est belle pour les suprématistes, extrémistes humains favorables à l’éradication des androïdes, d’attiser la haine et de se dégager la route du pouvoir. Bruna subit plusieurs agressions et s’en sort grâce à l’étrange protection d’un policier humain Paul Lizard, dont elle soupçonne pourtant la duplicité, au soutien d’un mémorialiste Pablo Nopal, qui a créé la mémoire implantée à Bruna, à l’amitié d’un archiviste Yiannis Liberopoulos, chargé de valider l’Histoire officielle (d’ailleurs des documents qui relate l’évolution de la Terre lors depuis le début du XXIe siècle viennent ponctuer de manière opportune le récit).

 

Par ce biais d’une enquête menée tambour battant, Rosa Montero transfère au prochain siècle des problématiques très actuelles qu’elle illustre avec une indéniable force de conviction. C’est une dénonciation en règle du racisme, de l’intolérance, de la ségrégation sociale. Le tout orchestré sans pesanteur aucune, grâce un sens de l’intrigue incontestable. Comme quoi la science-fiction peut être un vecteur tout à fait adapté à un message humaniste.

 

« Des larmes sous la pluie » de Rosa Montero, traduction de Myriam Chirousse (Métailié) - 402 pages - 21 €


QUAND LA MONTAGNE ACCOUCHE D’UN CAUCHEMAR

 

Un petit village perdu au cœur de la montagne du Trentin, étouffé par une neige abondante, et vivant en autarcie. Quatre familles qui ont noué des liens matrimoniaux multiples forment l’essentiel de la population d’une grosse centaine d’âmes à la charge de Don Ermete, le curé,  la conscience et le guide de cette communauté vieillissante et repliée sur elle-même. Ce prêtre engagé, soutenant la théologie de la Libération, s’est très logiquement retrouvé en Amérique latine pour participer à la lutte des peuples contre l’oppression. S’il a choisi ensuite cet exil singulier à Borgo San Giuda, c’est  avec la volonté de réhabiliter un saint décrié (Judas Thaddée) car confondu avec son célèbre homonyme (Judas l’Iscariote) qui a trahi le Christ. Le Judas de Borgo à qui l’église et le village ont été consacrés est le saint des causes désespérées. Voilà qui ne pouvait tomber mieux puisque un mystérieux fait-divers sanglant et cauchemardesque se produit dans la forêt qui sépare le bourg de la vallée et constitue la seule voie d’accès vers la civilisation.

 

Le vieux Beppe Formanto a l’habitude de convoyer l’hiver quelques touristes sur son traineau tiré par deux chevaux. Ce jour-là, fatal entre tous, un seul cheval, terrorisé, yeux exorbités, écume aux lèvres, surgit sur la place du village tirant le traineau vide. Sauro et Zeno Formento, frère et neveu de Beppe ainsi que Don Ermete refont la route qui mène à la vallée, allant « tous les trois dans la gueule du diable » pour y découvrir une scène d’horreur. Le corps de Beppe est décapité et plusieurs autres victimes gisent dans la neige au pied d’un sapin cristallisé, rouge sang, « palpitant de cette intime lumière aurorale qui revient encore dans mes rêves » constate le prêtre, bouleversé.

 

Les premières observations laissent les enquêteurs pantois et désarçonnés : on compte 11 cadavres, victimes de morts violentes chacune différente. Ainsi, outre la décapitation de Beppe, un homme a été victime d’exhalaisons d’oxyde de carbone, un enfant est mort d’une overdose d’héroïne, un autre a été étranglé, une femme tuée… par l’attaque d’un requin. Comment seulement imaginer possible ces incongruités ? Les autorités prennent le parti de cacher la vérité et de transformer cet événement en une attaque islamiste en allant jusqu’à faire décapiter l’ensemble des corps pour une mise en scène macabre.

 

Cette version est prise pour argent comptant même au sein de San Giula où, pourtant, la majorité des habitants s’est rendue sur les lieux du crime dès sa découverte. Sauf par le curé, par le jeune Zeno et par une psychiatre, qui apprend ce qu’il s’est véritablement passé de la bouche du compagnon avec qui elle est en train de rompre, un substitut qui n’accepte pas que son procureur travestisse ainsi les faits. Giovanna, la docteure, juge que la population du village perché a besoin d’un soutien psycho-médical et après avoir rencontré le prêtre qui partage cette opinion, s’installe au presbytère tout en s’étonnant de la « resplendissante absurdité d’être ici ». Ses conversations avec Don Ermete tentent de mettre de l’ordre dans le chaos qui dévaste le village, proie d’ « un Mal absolu, inéluctable, qui allait au-delà de toute  conception humaine ». « Pourquoi justement nous ? », s’interroge le curé.

 

Les limites de la science, le recours à la foi, l’échec de la raison, autant de pistes parcourues par Don Ermete et Giovanna au cours d’un dialogue-thérapie destiné à leur éviter de sombrer dans la folie. Sandro Veronesi mène brillamment un récit qui, plus qu’un polar, est d’abord une quête philosophique. Le brillant écrivain italien cherche en priorité à poser des questions. Le mal est-il d’essence divine ou est-il cette part  d’ombre, plus ou moins masquée, plus ou moins maîtrisée, qui vit en chaque être humain ? Il appartient à tout un chacun de trouver ses propres réponses.

 

« XY » de Sandro Veronesi (Grasset), traduction de Jean-Paul Manganaro - 450 pages - 22 €


INDIGO : LA COULEUR DES SENTIMENTS

 

Dans ce roman à multiples entrées, l’Inde est comme le réceptacle des ambitions, des frustrations, des craintes et des dérives d’un groupe d’intellectuels français à l’occasion d’un voyage organisé pour eux par l’Alliance française d’une ville située au sud du sous-continent. Un voyage qui est l’occasion de renouer avec des souvenirs, parfois douloureux, de détricoter des vies trouées comme de vieux vêtements trop longtemps portés, de réinvestir des existences dont ils ne sont que des locataires peu concernées et de faire des rencontres inattendues. Car le destin s’en mêle et s’en vient mordre au mollet ces « bobos » trop convaincus d’une supériorité qui, dans ce pays tellement différent de l’Occident, n’a pas de prise sur le réel. Un philosophe, un écrivain, une cinéaste : au bout du compte un trio bien fragile, vite déstabilisé lorsque surgissent les fantômes d’un passé que chacun d’entre eux a cru à jamais évaporés. Le drame est là qui les guette et pourrait bien les mettre à terre, qui les transformera à coup sûr.

 

Pour Géraldine, l’organisatrice, qui s’est installée à Kovalam où elle a épousé un Indien placide qui lui a donné un bébé jovial, cette arrivée de compatriotes célèbres chargés de donner tout son éclat au festival de cinéma dont elle a la charge, s’inscrit dans un contexte personnel perturbé et perturbant. Elle vient en effet d’apprendre la mort en France de son grand-père, à qui une affection profonde la liait, et se reproche de ne pouvoir se rendre à son enterrement. Par ailleurs, parmi les invités, elle reconnaît en l’écrivain Raphaël Eleuthère (un pseudo) le garçon qui, durant son adolescence vendéenne,  était l’objet de sa part d’une admiration sans faille.  Va-t-elle lui avouer ce sentiment qui ne l’a jamais quitté ? Pourrait-elle, elle l’anxieuse, « vivre dans l’instant présent en flottant à la surface des choses comme ces pétales sur leur support fluide » ?

 

Il serait malvenu de résumer plus avant ce livre gigogne. Le lecteur nous en tiendrait rigueur, à juste raison.  Catherine Cusset maîtrise à merveille l’art du coup de théâtre et confirme ce qu’on avait découvert depuis « Le problème avec Jane » : cette romancière imaginative sait conduire un récit sans temps morts. Mais cette virtuosité n’est pas vaine. Elle est au service d’une volonté manifeste de décrypter notre époque et quoi de plus révélateur qu’un petit choc de civilisations épicé par un climat extrême pour dénoncer les travers et les vanités de représentants de l’intelligentsia occidentale convaincus de leur « mission ». Au point qu’ils semblent revêtir les habits des missionnaires d’antan, s’inscrivant dans un néo-colonialisme culturel que seuls les naïfs croyaient à jamais disparu. Pour autant, la romancière se garde bien de faire de l’Inde un pays de Bisounours. La violence y est palpable, et joue le rôle d’arrière-plan récurrent à cette histoire pleine de tensions et qui dit parfaitement combien est difficile le métier d’Homme, quel que soit le lieu où vous êtes né. Mais la plume de Catherine Cusset est légère, le drame n’empêche nullement la drôlerie, car la vie est ainsi faite qu’elle nous fait passer sans transition du rire aux larmes. Et vice-versa…

 

« Indigo » de Catherine Cusset (Gallimard) - 308 pages - 19,90 €


LE CHOIX DE L’AMBIVALENCE

 

A l’évocation de la situation de la France lors de la deuxième guerre mondiale, qui d’entre nous ne s’est pas interrogé sur l’attitude qui aurait été la sienne dans cette époque tourmentée, qui a trouvé la réponse ? Dans un pays exsangue et démoralisé, placé sous la botte d’un envahisseur qui s’avéra vite mû par une idéologie barbare, le choix était triple : la collaboration avec l’occupant (à condition de n’être pas juif, tzigane et autres minorités pourchassées par les nazis), la résistance (qui ne s’organisa que tardivement après que la sidération née d’une défaite si humiliante ait été surmontée) et la passivité (qui fut le lot du plus grand nombre préoccupé par sa survie au quotidien, les soucis d’alimentation jouant un rôle essentiel). D’aucuns passèrent d’un choix à un autre, tels les communistes bloqués par le pacte germano-soviétique jusqu’en juin 1941, tels certains pétainistes devenus résistants de la dernière heure, tels encore quelques indécis saisis soudain par la nécessité impérieuse d’un engagement dans les maquis ou dans la… milice.

 

Cette période troublée est particulièrement bien illustrée par le dernier roman de Nicolas d’Estienne d’Orves(*), « Les Fidélités successives ». Il met en scène un très jeune garçon, Guillaume Berkeley, qui abandonne son île anglo-normande (l’imaginaire Malderney), suite à une rivalité amoureuse avec son frère qui a tourné au pugilat. Le voilà, arrivant à Paris le 1er septembre 1939 tel un Rastignac ébloui de 18 ans alors que ce même jour les armées d’Hitler entament leur grand mouvement par la Pologne. Grâce à son mentor, Simon Bloch, producteur parisien de spectacles, rencontré chaque été à Malderney où il passait ses vacances, il intègre les milieux artistiques et littéraires de la capitale. Il loge dans l’appartement de cet homme de goût, fils d’un marchand de tableaux viennois, qui a réuni quai de Conti, un véritable musée où cohabitent  Ingres, Chardin, des primitifs italiens et Claude Gellée.

 

Pour Guillaume, Paris devient une fête qui lui offre de découvrir les soirées les plus huppées, les personnalités les plus prestigieuses (de Cocteau à Picasso ; d’Elsa Triolet à Jean Marais). Ce tourbillon lui permet d’oublier son île, son frère ennemi Victor et celle qui est à l’origine de sa fuite, Pauline. D’un drame familial évacué à une tragédie nationale, il suffira de quelques mois. Suffisant pour que l’Allemagne ponctue sa ruée vers l’ouest par l’invasion de la France. Guillaume, sa nationalité anglaise, sa méconnaissance de l’actualité, son existence de papillon de nuit, est pris par surprise par l’événement. Il refuse d’accompagner Simon qui veut rejoindre l’Amérique et fait le choix (qui va décider de son avenir) de poursuivre le rythme effréné d’un dandy qui côtoie Otto Abetz et l’intelligentsia collaboratrice. Lorsque l’argent vient à manquer, il répond à la suggestion du sulfureux antisémite Lucien Rebatet d’intégrer la rédaction d’un nouveau journal « Je suis partout », appelé à devenir tristement célèbre. C’est le début d’une descente aux enfers que n’atténuera pas le double jeu mené au profit d’un réseau de résistance. Sur la suggestion de Pauline venue le rejoindre à Paris, il accueille ainsi des familles juives traquées par les nazis et par les hommes du terrifiant voyou collabo Henri Laffont, avec qui il fricote dans un intense trafic de marché noir. A force de jouer avec le feu…

 

Le roman de d’Estienne d’Orves est haletant et ferait sans conteste un film passionnant. Plus important est ce qu’il met en branle dans l’esprit du lecteur, cette interrogation sous-jacente à ce genre de récit et qui concerne l’engagement. Mais aussi le destin, qui peut faire basculer quiconque dans un sens plutôt que dans un autre. Car Guillaume n’est pas de ces exaltés, convaincus de la justesse d’une cause et prêt à lui consacrer leur existence, ce qui lui vaut les remontrances de Pauline : « Tu parles comme un gamin (..), tu ne dis jamais rien, tu ne prends jamais aucune décision. Tu ne choisis jamais ton camp. Tu te laisses porter par les événements, par l’histoire, par ce que tu dois penser être le destin, j’imagine… » Tout est dit, et la jeune fille peut faire ses valises, laissant son compagnon face à ses contradictions. Grâce à l’auteur, remarquable marionnettiste, toute la complexité de l’époque nous saute au visage et relègue le manichéisme traditionnel et l’historiquement correct dans les placards empuantis de la bien-pensance. A côté d’un Honoré d’Estienne d’Orves, version héros, et d’un Robert Brasillach, version crapule, combien d’êtres tiraillés, ballottés, piégés, ne furent pas maîtres de leurs choix ?

 

Son grand-oncle Honoré d’Estienne d’Orves n’eut, lui, qu’une seule et magnifique fidélité puisqu’il a rejoint la France Libre dès août 40 et a été exécuté au Mont-Valérien par les Allemands un an plus tard.

 

« Les fidélités successives » de Nicolas d’Estienne d’Orves (Albin Michel) - 712 pages - 23.90 €


JOURDE CIBLE LES DICTATURES

 

Conçu voici plus de quinze ans, Pierre Jourde propose à l’occasion de la rentrée littéraire, LE roman de la dictature ou comment un pays tombe sous la coupe d’un despote style Amin Dada et semble accepter une servitude volontaire. Au fil de son élaboration, le roman de Jourde a été rattrapé par la réalité égyptienne, libyenne ou syrienne. Mais, comme le souligne l’auteur, toutes les dictatures sont bâties comme s’il s’agissait de gigantesques fictions. C’est cette construction particulière d’un pouvoir dévoyé et ancré dans la peur (celle de la population faisant écho à celle du despote) que l’écrivain met en scène avec brio.

 

Interrogé par le Nouvel Observateur et faisant la comparaison entre les dictatures avec qui « le pire n’est jamais à exclure » et les démocraties, l’écrivain Pierre Jourde a cette analyse iconoclaste : « Dans les démocraties, nous sommes beaucoup plus forts. Nous avons créé Big Brother, et les gens sont très contents de le servir, ça s’appelle par exemple Facebook. Ce n’est pas l’Etat qui surveille ce que vous faites, c’est vous-même qui êtes content d’en informer la planète entière. Nous avons créé une autre dictature déréalisante, à la fois médiatique et numérique. Elle est évidemment moins violente et coercitive, mais plus subtile. »

 

George Orwell et Aldous Huxley avaient démontré en leur temps le pouvoir d’une administration aveugle et liberticide. Ils n’avaient pas imaginé que la population apporterait sa touche à cette machine infernale. Les réseaux sociaux comme outil d’asservissement volontaire, c’est une réalité désormais incontournable. La tyrannie n’est plus ce qu’elle était…

 

« Le Maréchal absolu » de Pierre Jourde (Gallimard) - 740 pages - 28 euros


UN FORMIDABLE RUGISSEMENT…

 

Ils sont de retour, les Tigres de Malaisie et Paco Ignacio Taïbo II du Mexique. Avec eux, c’est toute notre enfance qui resurgit parée des plus beaux atours d’une imagination débridée. Taïbo sait à merveille investir les chemins balisés par d’autres grands seigneurs de l’aventure comme Alexandre Dumas ou Jules Verne. Avec « Le retour des Tigres de Malaisie », c’est prioritairement à Emilio Salgari qu’il rend hommage, ressuscitant son magnifique prince malais, Sandokan, le Tigre rouge et son compagnon et frère de sang, Yanez de Gomara, au crépuscule de leur existence. Nombre de héros s’entrecroisent dans ce roman gigogne tels le diabolique professeur Moriarty de Conan Doyle, l’intrépide Old Shatterland de Karl May, une sorte de sous-marin sans conteste issu de l’univers de Jules Verne, une rescapée de la Commune, échappée du bagne néo-calédonien  et même Rudyard Kipling, tout jeune journaliste venu interviewer les deux aventuriers.

 

Partant du principe que « l’impossible n’était qu’une forme étrange du probable », les deux héros engagent leur ultime combat avec l’ardeur de cette jeunesse d’esprit qu’ils n’ont jamais abandonnée. Pour cela, ils ont à leur disposition leur bateau de corsaires, en apparence un yacht à voiles, en réalité un navire de guerre, à moteur, supérieurement armé, la Mentirosa, « tour de Babel multiethnique, polygastronomique et multireligieuse ». Ce groupe éclectique que fédèrent les Tigres a un ennemi déclaré, l’impérialisme colonial dominé par l’Angleterre et les nations européennes, « cette Europe, mère de tous les désastres et de tous les abus » à qui Yanez, pourtant portugais lui-même, lance « Vous avez construit un empire à base de sang et d’exploitation commerciale (..) Vous parlez de progrès, de développement, d’inventions, d’innovations. Mais derrière chacun de ces mots, on trouve le sang des coolies, des planteurs de tabac de Batavia, des mineurs de Perak ».

 

Nous sommes en 1871 et dans l’ombre, une puissance occulte, le club du Serpent, tente de créer à Bornéo un empire esclavagiste basé sur la récolte de caoutchouc et d’or. Sandokan et Yanez, pris dans ses filets, vont mener un terrible combat pour déjouer les plans de cette armée du mal.

 

Ce roman de Taïbo est un hymne à l’imagination, un plaisir de lecture doublé d’un message politique contenu dans le sous-titre qui qualifie ces Tigres de « plus anti-impérialistes que jamais ».

 

« Le retour des Tigres de Malaisie » de Paco Ignacio Taïbo (Métailié) - 306 pages - 20 €


EN DIRECT DE VIRAGOLAND

 

C’est une bien étonnante parabole qu’a concoctée l’écrivain belge Bernard Quiriny, un spécialiste de la nouvelle littéraire que le passage au format supérieur n’a pas en aucune façon perturbé. Son roman « Les assoiffées » paru au Seuil en 2010 ressort en poche et c’est l’occasion pour ceux qui auraient raté le rendez-vous initial de redécouvrir ce petit bijou qui tient à la fois de l’uchronie, du pamphlet et de la fable philosophique.

 

Vous y apprendrez avec intérêt qu’en 1970 le Bénélux a été le cadre d’une révolution féministe qui a écarté du pouvoir les gouvernements traditionnels et installé Ingrid, la Bergère (puis sa fille Judith) dans un état fermé sur lui-même où les femmes occupent tous les postes de responsabilité et ont réduit les hommes en esclavage. Retournement complet de situation et émergence d’une société fascisante et fascinante, où le mâle est traité avec férocité, devenant au mieux larbin, ou sinon  étant parqué dans des camps de rééducation jusqu’à ce qu’il accepte le « reniement », entendez l’ablation de ses organes génitaux. L’Empire belge est donc devenu Viragoland.

 

C’est dans ce contexte qu’en 2010, pour la première fois, une délégation française d’intellectuels est autorisée à visiter la Belgique. Un artiste mégalo, un écrivain médiatique, deux journalistes et deux féministes de la plus belle eau s’engagent dans cette aventure et hormis Langlois qui garde son esprit critique, tous sont décidés à trouver plus beau que beau ce paradis féministe. En parallèle de la visite mouvementée, le livre publie les extraits du journal intime d’une Belge qui devient bientôt la favorite de la Bergère. On y comprend les ressorts de cette société basée sur la ségrégation et ce témoignage rend plus naïf encore le regard des visiteurs français sur cette société cruelle, militarisée  et autocratique.

 

Indiscutablement, Quiriny a réussi un tour de force en imaginant ce qu’une société de l’apartheid peut engendrer comme dégâts. Une manière de dire aux hommes : vous qui avez longtemps mené le monde et pour certains d’entre vous, continuez à brimer les femmes, voyez ce que, poussé à l’extrême, un renversement des valeurs pourrait générer. A bon entendeur…

 

« Les assoiffées » de Bernard Quiriny (Points N°2789) - 413 pages – 7,70 €


ALLONS DONC !

 

Dessinateur, Régis Franc est aussi un conteur  inspiré. Ceux qui ont apprécié la lecture du roman jubilatoire « Du beau linge » ne seront pas déçus par « London prisoner », ce récit du séjour d’un Candide français dans la capitale britannique. L’humour anglais est partout célébré et pourtant l’humour Franc ne lui cède en rien. Quel parcours du combattant que celui de ce visiteur qui cherche (en vain) à rencontrer Paul Mc Cartney. Est-il vraiment « le Français le plus inadaptable » ? A vous de juger. Mais comment ne pas être séduit par celui qui avoue que « la mort d’un rouge-gorge anglais est un petit désastre ». Oh, my god !

 

« London prisoner » de Régis Franc (Fayard) - 216 pages - 18 €


AU NOM DE TOUTES LES RESISTANCES

 

Son patronyme ne déparerait pas la célèbre affiche rouge, celle qui condamnait à mort les membres du MOI, ceux que les Allemands appelaient terroristes et qui, étrangers pourchassés et résistants farouches, donnèrent leur vie pour la liberté. Chochana Boukhobza née en Tunisie, installée en France après un passage en Israël, se sert de la fiction comme d’un outil propre à éveiller (ou réveiller) les consciences. Son dernier roman est à double détente. Il fait référence à cette période noire où il fallait cacher être juif, tzigane ou homosexuel sous peine de mort, où l’hydre nazi poursuivait depuis l’Est de l’Europe jusqu’aux rives de l’Atlantique tous ces non-aryens qu’il lui fallait éradiquer au nom de son idéologie démente. Mais il est également ancré dans notre époque menacée par d’autres dangers, et le nucléaire n’est pas le moindre.

 

A Paris se réunit chaque semaine dans un bar de la Bastille un club très fermé d’octogénaires, rescapés des combats de la Résistance qui se refusent pourtant à s’enfermer dans le ressassement de leurs souvenirs aussi héroïques soient-ils. Jusqu’au jour où l’un d’entre eux est renversé par une voiture juste après avoir confié à deux camarades une clé USB au mystérieux contenu. Lorsque le chauffard est assassiné à son tour, le passé resurgit avec violence.

 

Le petit-fils de Francis, l’ancien résistant tué, subodore un complot et charge un ami d’enfance, mi voyou, mi garde du corps, de mener une enquête qui conduit ce Jo à croiser la route de Stella, journaliste à la télé. Elle-même est la petite-fille d’Alexis, un résistant d’origine ukrainienne (il a failli être arrêté en même temps que Manouchian) qui est la figure centrale de la petite société amicale de la Bastille. Cette enquête à quatre mains est semée d’embûches et vaut au couple, qui se découvre et se jauge, son pesant d’émotions.

 

Ce livre, écrit avec ardeur, colère parfois, exprime la « fureur » d’un siècle (le XXe) qui a martyrisé les populations et les idées. Indignez-vous, recommande Stéphane Hessel. Chochana Boukhobza ne dit pas autre chose. Comme ses héros, elle entre en résistance contre les périls multiples qui se forgent dans les allées du pouvoir. Tonique, cette lecture nous emporte et nous laisse pantois. On n’y résiste pas…

 

« Fureur » de Chochana Boukhobza (Denoël) - 407 pages - 20 €


PELOT : LE GRAND ECART TEMPOREL

 

Son imagination est un grand fleuve qui n’hésite pas à sortir de son lit pour envahir des espaces inconnus. C’est en cela que Pierre Pelot est grand. La preuve, vous la trouverez dans deux rééditions de romans étonnants. D’abord, cette incroyable saga préhistorique « Sous le vent du monde » en cinq histoires dont la première commence 1,7 millions d’années avant notre ère sur le continent africain et fait de Nî-éi, la plus ancienne héroïne de notre littérature. On suit son errance depuis qu’elle a été rejetée par sa tribu. Plus près de nous, encore que bien lointain, le cinquième roman se passe 32 000 ans avant Jésus-Christ sur les bords de la Méditerranée… Conseillé par le paléontologue Yves Coppens, l’écrivain vosgien a réussi là un tour de force que cette nouvelle édition permettra de faire mieux connaître encore.

 

Le passé n’est pas le seul sujet d’intérêt de Pelot qui aime à se projeter dans le futur au point d’être devenu un des maîtres de la SF française. La réédition de « La guerre olympique » est la bienvenue pour réfléchir sur notre pauvre planète et ses excès en tous genres. Le roman se situe en 2200, période où la guerre classique a été bannie (bravo !), mais attendez, ce qui la remplace n’est pas reluisant. Tous les deux ans, c’est la guerre olympique, qui oppose Blancs et Rouges où tous les coups sont permis, où la défaite entraîne des pénalités qui se chiffrent en millions de morts. Ou comment se débarrasser des opposants, des délinquants, et contrôler la démographie galopante. Bienvenu dans un monde meilleur !

 

« Sous le vent du monde » (Omnibus) - 1247 pages – 28,50 €

« La guerre olympique » (Points SF, N°442) - 337 pages – 6,90 €


MISTER PICKWICK CHEZ LES IBERES

 

Il existe des chevaliers à la triste figure dans la littérature ibérique qui aiment à peindre en noir la société espagnole. Eduardo Mendoza n’est pas de ceux-là. Au contraire, il pimente ses histoires d’un humour qu’on peut qualifier sans risque de britannique. C’est sans doute pour mieux s’en imprégner encore qu’il a choisi un citoyen anglais comme pivot de son dernier roman.

 

Et ce drôle de citoyen, plongé dans l’Espagne tourmentée de 1936 traverse un Madrid devenu un chaudron incandescent comme Fabrice a traversé Waterloo. En n’y voyant ni la gravité du moment, ni l’enjeu des événements, seulement mû par sa passion pour le peintre Vélasquez et son amour naissant pour une héritière de la noblesse madrilène.

 

C’est Mister Pickwick chez les Ibères et le périple mouvementé en diable vaut son pesant de rebondissements qui glissent sur ce grand naïf d’Anthony Whitelands comme l’eau sur une lame. Son flegme et son ingénuité (une de ses conquêtes dit de lui « Le monsieur anglais est un peu nigaud pour certaines choses » ; une autre le qualifie de « grand dadais » ) sont à la fois sa force et sa faiblesse quand, autour de lui, s’agitent aristocrates, anarchistes, espions, diplomates, aigrefins, policiers, faussaires dans une sarabande tumultueuse, tellement savoureuse pour le lecteur littéralement embarqué dans cette aventure au long cours.

 

Embringué dans des péripéties qui le dépassent, Anthony devient « le réceptacle tout désigné pour les confessions » et « le déversoir des fureurs ». Il est l’otage (souvent malmené), le témoin (jamais engagé), le profiteur (il est séduit par plusieurs femmes et répond à leur demandes intéressées avec une passivité et l’absence de remords confondantes). Mais sa grande affaire, c’est d’authentifier un tableau inconnu de Vélasquez. Manipulé par les uns, roulé dans la farine par les autres, sa belle étoile l’empêche de sombrer définitivement « entre les mains de ruffians qui incarnaient à la perfection les traits distinctifs du baroque espagnol. »

 

On savait Mendoza excellent conteur, capable de chantourner une intrigue avec le talent d’un maître-artisan. S’il était besoin d’une nouvelle preuve…

 

« Bataille de chats – Madrid 1936 »  d’Eduardo Mendoza (Le Seuil) - Traduction de François Maspero - 391 pages - 22 €


HUGO

 

Il n’est nul besoin de présenter « Les Misérables » de ce cher Victor, notre géant des lettres, sinon pour dire que l’on fête cette année le 150éme anniversaire de la parution de ce roman extraordinaire, d’un Hugo révolté par la misère du peuple. Il apprécierait à sa juste valeur la publication de son œuvre dans la collection mini-poche Point 2 et sa lecture verticale en deux volumes qui reprennent le texte intégral.

 

« Les Misérables » de Victor Hugo (Point 2) - 2 tomes - 1490 pages - 12.90 € chaque tome


AVENTURES

 

Attention, exotisme et dépaysement au menu de ce roman d’aventures de Marc Boulet accueilli dans la collection noire de François Guérif. Du noir, il y en a dans ce bouquin qui évoque la dérive asiatique d’un caméraman français (précision utile : pour films pornos). D’ailleurs, il nous cueille d’entrée par cette annonce dénuée d’ambiguïté : « Je suis un monstre. Je suis un assassin (..) mes complices et moi, les journalistes nous surnommaient ‘les étouffeurs’ » Il ne vous reste plus qu’à suivre ce guide d’un genre tout particulier de Hong Kong à l’Inde en passant par la Thaïlande pour une saga des trafics juteux.

 

« Contrebandiers » de Marc Boulet (Rivages/Noir N°851) - 354 pages - 9.50 €

 

NAPOLEON NOUS PARLE ENCORE

 

Personnage central de l’Histoire de France, Napoléon Bonaparte reste un sujet d’étude qui passionne et pas seulement les historiens. Bon an mal an, nombre de livres continuent de lui être consacrés comme ces deux ouvrages originaux et de qualité.


L’AMITIE, LA HAINE

 

Chez Napoléon, ce qui est le moins connu, c’est évidemment sa prime jeunesse. C’est tout l’intérêt du livre de Marie Ferranti de nous livrer un pan méconnu de cette période à travers la relation du futur empereur et de Charles-André Pozzo di Borgio, deux amis d’enfance qui deviendraient des ennemis jurés. Motivés par une semblable ambition de dominer la Corse, ils s’affrontèrent dans joutes verbales, « prélude de luttes plus âpres et moins policées ». Adolescents, les deux garçons partageaient « une passion commune pour Rousseau, l’admiration de Pascal Paoli, le goût de la politique… »

 

Bientôt, Napoléon choisira le métier des armes alors que Pozzo embrasse la carrière d’avocat. Il devient député de la Corse quand son rival effectue l’ascension que l’on sait. La haine allait être désormais le lien les unissant et Marie Ferranti cite la phrase de Talleyrand : « M. Pozzo di Borgo est un homme de beaucoup d’esprit, aussi français que Bonaparte contre lequel il nourrissait une haine qui avait été la passion unique de sa vie, haine de Corse. ». D’où le titre d’un récit passionnant que l’auteur assure, modestement, être « un livre d’amateur ». Qu’on nous permette d’ajouter un amateur éclairé.

 

« Une haine de Corse » de Marie Ferranti (Gallimard) – 354 pages - 19,90 €


LA RENCONTRE DE SAINTE-HELENE

 

Gideon Defoe (un pseudo en guise d’hommage) manie le détournement historique avec brio. Sa série des « Pirates ! » en est à son cinquième épisode et ces « gibiers de non-sens » abordent cette fois une île devenue mythique par la présence non désirée de l’Empereur déchu, Napoléon 1er. Battu dans la course au prix du Pirate de l'année (il y aussi le concours des « meilleurs jurons de marin » et de la « meilleure anecdote sur un lamantin monstrueux » !), le capitaine (sans nom) décide de changer d’orientation et de se conscrer à l’apiculture. Tout naturellement, il choisit l’île de Sainte-Hélène où « l’abeille atteint la taille d’un teckel ». C’était sans connaître le résident particulier exilé sur ce rocher. Deux ego exacerbés mis en face à face, c’est l’assurance d’un affrontement hors norme. Surtout quand on apprend de la bouche de Napoléon qu’il a « fait une incursion dans le monde surnaturel ». Voilà qui ouvre la porte à tous les délires.

 

Ce sacré Gideon ne fait pas dans la dentelle. Son humour est une arme de guerre et le lecteur a parfois le sentiment de jouer les victimes collatérales des déflagrations de l’auteur. Rassurez-vous, on s’en remet. Pire, on en redemande. Du moins si on aime le non-sens.

 

« Les Pirates ! dans une aventure avec Napoléon » de Gideon Defoe (Le dilettante) - 221 pages - 17 €


A FOND DE TRAIN

 

C’est un petit livre qui a tout d’un grand. Déjà évidente dans le flamboyant  «Naissance d’un pont », la modernité du style de Maylis de Kerangal est un nouvel atout majeur pour cette « Tangente vers l’Est »  que nous empruntons, guidés par une écrivaine qui maîtrise parfaitement la conduite pourtant périlleuse de son engin. Et quel engin !  Le Transsibérien lancé vers Vladisvostok est occupé par des conscrits bruyants, une horde de jeunes gars « hâves et tondus, le regard qui piétine, le torse encagé dans un marcel kaki ». L’un d’entre eux n’a qu’un objectif : déserter pour éviter d’aboutir en Sibérie, « terre de bannissement, oubliette géante de l’empire tsariste avant de virer pays du goulag ».  Et, survient l’improbable rencontre avec une Française qui fuit moins son amant russe que l’endroit où elle l’a suivi sur un coup de cœur. Hélène, mue par une impulsion soudaine, cache Aliocha le candidat-déserteur dans sa cabine.

 

Ce roman est d’abord celui du voyage au cœur d’un environnement observé par Aliocha à travers la vitre arrière du train, « une steppe mauve, laineuse –son pays de merde, où la forêt avale les rails encore chauds, engloutit les traverses en un puits de mystère ». Aliocha est « fasciné par la vision du chemin de fer qui blinde à rebours dans le fond du paysage » et Hélène a le sentiment de découvrir « l’épiderme de la Russie ».

 

Le jeu de cache-cache entre le faux couple et l’adjudant en charge des bidasses manque de verser dans le drame, mais l’essentiel est ailleurs : dans ce moment fugace où deux destins, que tout sépare,  réunis par une même urgence, s’inventent une complicité éphémère, qui tiendra le temps d’un périple, l’espace d’une fugue.

 

Maylis de Kerangal s’avère le peintre inspiré d’une nature qui hésite entre le sauvage et le primitif, dont elle rend à merveille le foisonnement, les teintes, les fulgurances. C’est vivant, ça palpite, ça prend aux tripes. Une lecture roborative assurément.

 

« Tangente vers l’est » de Maylis de Kerangal (Verticales) - 128 pages - 11,50 €


LE FLOCH

 

On peut être historien scrupuleux et romancier imaginatif. Jean-François Parot en administre la preuve par 9 (et 10)  en poursuivant –avec quel brio- le cycle d’enquête de Nicolas Le Floch, commissaire au Châtelet dans les décennies qui précèdent la Révolution. Dans le 9ème épisode, il est question de politique puisque son ancien  mentor Sartine est mis en cause. Dans le 10ème, le fin limier doit, à la demande de Marie-Antoinette, veiller sur le fils de Catherine II de Russie. Le tsarévitch Paul, effectuant un tour d’Europe, est de passage incognito à Paris.  Mission cruciale pour Le Floch au moment (nous sommes en 1782) où l’alliance avec la Russie est capitale face à la perfide Albion. Parot, en diplomate averti, peint un tableau subtil des manœuvres secrètes au sein des cours européennes du XVIIIème siècle.

 

« L’Honneur de Sartine » (10x18) - 471 pages - 9,70 €

« L’enquête russe » (Ed. JC Lattès) – 550 pages - 18.50 €


MODIANO

 

Les chemins de la consécration en littérature passent, pour les écrivains vivants, par la publication dans la Pléiade et un dossier dans les Cahiers de l’Herne. Patrick Modiano, encore en attente de la première, est le sujet du second qui permet de découvrir quelques pans méconnus de cet auteur pudique, embarrassé par une parole hésitante, mais dont l’œuvre s’attachant à  la recherche d’un passé fuyant a capté et captivé tant le fameux grand public que l’intelligentsia. C’est un travail remarquable qu’ont réalisé Maryline Heck et Raphaëlle Guidée, deux universitaires qui se sont attachées à retrouver les pièces du puzzle que constitue Modiano au terme de 40 ans d’écriture et de 25 romans et récits publiés. Avec un moment fort, la genèse de « Dora Bruder » avec la correspondance inédite échangée avec Serge Klarsfeld. Lettres, photos, un cahier magistral.


« Modiano » (L’Herne) - 280 pages - 39 €


MORGIEVE

 

Sous la couverture d’une fiction échevelée, Morgiève plonge, tête la première, dans le passé, celui de sa famille, qu’il a longtemps méconnu. Et au premier rang, ce Ryszard Morgiewicz (transparent) devenu Chaim Chlebek après avoir volé sa plaque à un soldat tué lors de la bataille de Monte Cassino. Au sortir de la guerre, Ryszard/Chaim se reconvertit dans le crime en intégrant le clan de Lucky Luciano, dont il devient l’un des tueurs patentés. Au-delà du thriller trépidant, Morgiève joue les archéologues, fouille jusqu’au tréfonds de sa généalogie pour enfin construire sa propre histoire. Il n’en reste pas moins un sacré conteur qui donne le vertige à essayer de suivre les péripéties virevoltantes d’un récit passionnant.

 

« United colors of crime » (Carnet nord/Montparnasse) - 320 pages - 18 €


QUAND LE FAIT DIVERS IRRIGUE LA FICTION

 

La mode est à la trituration du réel. Les écrivains actuels s’efforcent de retricoter des destins avec les aiguilles d’une imagination maîtrisée : ainsi Emmanuel Carrère, Jean Rolin, Arno Bertina et Simon Libérati s’attachant à placer sous leur éclairage forcément subjectif les figures mythiques à leurs yeux d’Edouard Limonov, de Britney Spears, de Roger Féderer et de Jane Mansfield.

 

Le dernier y ajoute le prisme dramatique du fait divers puisque son roman s’ouvre sur l’accident qui allait être fatal à la blonde plantureuse du cinéma américain des années soixante. Le fait divers, justement, irrigue d’autres fictions du moment. C’est évidemment « Claustria » de Régis Jauffret (Le Seuil) qui puise sa substance  dans l’histoire de cet Autrichien qui a séquestré sa fille durant vingt-quatre ans, l’a violée à partir de ses douze ans et a eu sept enfants avec elle. C’est aussi Morgan Sportes qui retrace les méfaits du gang des barbares, qui tortura à mort Ilan Halimi ("Tout tout de suite" - Fayard).

Dreyfus est à son affaire

 

C’est enfin un jeune auteur qui réussit brillamment à réinterpréter l’affaire Maddie, cette fillette anglaise qui a disparu dans un village de vacances portugais alors que ses parents dînaient au restaurant. Pour brouiller les pistes, le subtil Arthur Dreyfus peint le cheminement atypique d’une famille de chirurgiens français en villégiature en Italie avec ses trois enfants. C’est une plongée à l’intérieur de ce microcosme fragile et tourmentée où évoluent comme deux étrangers un père passif et soumis et une mère exclusive et castratrice, où les enfants sont divisés en deux groupes, celui que forment Vladimir l’aîné et Antonin le plus jeune qui cultivent une vraie complicité et en marge, seul et atypique, le deuxième, Madec dont l’existence est semée de chausse-trapes qu’il n’essaie nullement de contourner, car elles sont son quotidien. Sa mère peine à décrypter la façon d’être de cet attachant Madec « qui regarde la vie au lieu de la vivre ».  Comme le dit joliment l’auteur «S’il consentait à jouer le jeu, c’est qu’il guettait la moindre de ses parenthèses –ces instants où fracassant le réel, l’imprévu pouvait éclore ». En une phrase, tout est dit sur cet enfant « spécial ».

 

L’Italie donc, un village de vacances en Toscane comme il se doit pour des bobos normands, des amis qui les rejoignent, discussions, petites jalousies, plage… Et en deux pages, le choc, profond car inattendu, terrifiant car empreint d’une ironie amère –de celles qui font rire jaune. C’est le drame absurde, aberrant. Alors vous posez le livre, abasourdi un bon moment. L’auteur voulait vous sonner, à la manière du boxeur qui tourne autour de son adversaire et décoche soudain cette droite au foie qui contraint celui-ci à mettre un genou à terre. Il y réussit car Dreyfus connaît son affaire quand il s’agit de surprendre et le voilà qui vous entraîne sur une autre route non balisée où vous suivez ses personnages en quête de rédemption. La vérité est trop simple, trop cruelle aussi. La parer d’un voile de brume est la solution retenue par la mère de Madec, qui contamine son entourage.

 

Ce roman, où affleure la critique d’une certaine conception bourgeoise de la société, où sont démontés avec brio les mécanismes de la médiatisation et du culte de l’image, est une réussite majeure. Arthur Dreyfus, un ton, un style, une pensée : un écrivain.

 

« Claustria » de Régis Jauffret (Seuil) - 544 pages - 21,90 €

« Belle famille » d’Arthur Dreyfus (Gallimard) - 241 pages - 17,90 €

 

DU CRISTAL VIENT LA LUMIERE


La collection « Terres de France » -la bien nommée- est un formidable espace offert aux écrivains pour mettre en exergue un terroir et son patrimoine et donner ainsi aux provinces de notre pays ce supplément d’âme que la littérature peut leur apporter.


C’était donc le cadre approprié à l’imagination foisonnante de Gilles Laporte, chantre de la Lorraine, qui, cette fois, situe son roman au cœur d’un artisanat d’art qui a fait la renommée de la région, la cristallerie à Baccarat. L’époque est celle de la fin de la monarchie orléaniste (Evaporée, la période de grande espérance de 1830, que Hugo célébrait avec lyrisme « Juillet vous a donné, pour sauver vos familles,/Trois de ces beaux soleils qui brûlent les bastilles »). En 1843, Baccarat se souvient de la visite de Charles X aux cristalleries avec fierté pour certains, avec dédain pour d’autres qui parlent de « la poire blette de l’avorton Charles » et considèrent les Royalistes comme des « pestiférés en dentelles ». Celui qui tient ces propos séditieux est un ancien grognard de l’Empereur, surnommé le Déqueugnard (le démerdard en patois vosgien). Fidèle parmi les fidèles de celui qu’il a suivi jusque dans la campagne tragique de Russie, il est devenu palefrenier du patron de la Cristallerie et rumine sa frustration au fil des jours. Seules éclaircies dans son existence grisaille, la passion qu’il a des chevaux et l’amour quasi filial qu’il porte au jeune Florent.


Ce garçon, personnage central du roman, est le fils d’un verrier qui s’inscrit donc dans la filiation des gentilhommes par la grâce du duc de Lorraine, mais rendu malade par les produits inhalés et reconverti en manœuvre (« Homme à tout faire chez les froids », loin du four où se produit le miracle du cristal). Ce Firmin Rousselet est devenu amer et son épouse Jeanne tente avec courage de maintenir la famille à flots. Vient alors le jour de l’illumination, la rencontre magique de Florent et d’une femme solaire venue de Dresde après son mariage avec le chimiste Edouard Galtier. Une voix d’ange s’élève de la chapelle, c’est Regina. Elle subjugue le petit garçon qui possède en lui ce même don pour la musique.


Choix cornélien


Désormais, s’affrontent chez Florent la promesse faite à son père de devenir verrier et cette attirance pour le chant que sa mère considère comme une grâce divine depuis qu’elle a supplié la Vierge de lui donner un enfant en faisant le vœu que cet enfant chanterait ses louanges si elle était exaucée. Jeanne n’en est pas moins  tiraillée car elle voit en Régina une rivale, susceptible de capter l’amour de son fils. Le danger est encore plus grand lorsque, retournant dans sa Saxe natale, Régina propose à Jeanne d’emmener Florent pour l’aider à développer son exceptionnel talent. La suite, c’est la mort du père, les débuts de Florent à la cristallerie, le remariage de Jeanne avec le Déqueugnard, et la prise de conscience du jeune homme « en quelques jours, il était devenu un être destiné à assumer seul son destin, à côté de ceux qu’il aimait certes, mais seul ! (..) il était devenu… un homme !». Nous sommes en 1853, la France connaît une terrible épidémie de choléra et fait de nouveau confiance à un homme providentiel, Napoléon III. Et Florent ouvre un chapitre décisif de son existence…


Ce roman balzacien est servi par une langue à la fois précieuse au sens où elle est portée par une vraie musicalité de la phrase, mais aussi précise car Gilles Laporte  puise dans le vocabulaire technique de l’époque pour rendre plus présent encore un métier patrimonial (l’ouvreau, les paraisons) ou l’atmosphère d’un foyer modeste (le heurchot, la pierre à eau). On sent l’auteur porté par son histoire, mû par la noble ambition de revisiter un passé qui méritait de laisser une trace. Cette trace, Gilles Laporte la met en lumière en digne artisan de la plume que les artisans du cristal auraient considéré comme l’un des leurs.

 

« Cantate de cristal » de Gilles Laporte (Presses de la cité) - 410 pages - 20 €

www.gilleslaporte.blogspot.com

 

 

L'ANGLETERRE REND HOMMAGE

 

A travers le portrait romancé de HG Wells, le facétieux David Lodge remonte le temps avec une machine bien au point qui mêle imagination et documentation. L'auteur londonien, dont les romans, ont généralement pour cadre les campus universitaires, a cette fois été séduit par un écrivain hors norme, un des pères de la science-fiction, dont il a été surpris par l'engagement politique radical et par la modernité de sa sexualité : pour lui, dit Lodge, "le sexe était idéalement une forme de récréation comme le tennis et le badminton".

 

Avec un tel matériaux romanesque à souhait, on comprend que Lodge se soit régalé à reconstruire le parcours d'un écrivain original, jamais à court d'idées, prolifique, qui vécut sur deux siècles (1866-1946), une période troublée, marquée au fer rouge par deux guerres mondiales. Au total, come le souligne un critique anglais, Lodge réussit "la parfaire équation entre fiction et érudition" et son gros bouquin se lit avec un plaisir évident.

 

"Un homme de tempérament" de David Lodge - traduction de Martine Aubert (Rivages) - 720 pages - 24,50 €


DUBOIS : FAMILLE, JE VOUS HAIS…


Y a-t-il une vie après un accident… d’ascenseur qui vous a laissé dans le coma et surtout a coûté la vie à votre fille ? Pour Paul Sneijder, ce drame est comme un révélateur de la médiocrité de sa relation avec une deuxième épouse, Anna, mue par une ambition professionnelle exacerbée (« l’ambition, ce trouble goulu, cet étrange appétit de l’âme ») et ses deux fils, des jumeaux copies conformes de leur mère, avec qui il n’est capable d’échanger que « de brefs dialogues désincarnés, une sorte de morse de salon ». Paul se reproche sa lâcheté, n’ayant pas au le courage de se rebeller pour imposer Marie, sa fille d’un premier mariage, interdite de séjour chez les Sneijder depuis son remariage. C’est sa faute originelle qu’il ne cesse de se reprocher.


Ayant quitté Toulouse et suivi Anna au Québec, Paul y traîne sa mélancolie jusqu’au jour où Marie traverse l’Atlantique pour lui rendre visite. Pusillanime, Paul doit la rencontrer dans des lieux publics comme s’il s’agissait d’une relation adultérine. Et survient le drame lorsqu’il accompagne sa fille rendant visite à un collègue dentiste au 28e étage d’un gratte-ciel de Montréal. 13h12, un ascenseur, cinq personnes, le crash : quatre morts, un rescapé : Paul.


Jean-Paul Dubois, comme à son habitude, ausculte le mal être de personnes déplacées, incapables d’entrer en adéquation avec une société du chacun pour soi. Sa méthode, mettre le burlesque au service du tragique, Chaplin qui cousine avec Corneille. Et un style chatoyant, coloré, imagé, au service d’une intrigue vagabonde. Sa galerie de personnages sort des sentiers battus : un concessionnaire automobile qui devient psychanalyste, un avocat amoureux des jardins japonais qui cite Virgile en version originale, le patron d’une entreprise canine passionné par les nombres palindromiques (en multipliant 1102 par 2011, on obtient 2 216 122 qui se lit dans les deux sens). Mais il y a surtout son (anti) héros, Paul, d’abord technicien des postes et compositeur de musique d’attente téléphonique qui, à son arrivée au Canada, passe au service des achats d’une société de vente d’alcool avant de devenir promeneur de chiens. Chez Dubois, c’est non seulement possible mais paraît plausible. C’est là la touche du maître en monde décalé et réalité distordue. Le lecteur adhère et en redemande.


Ce qui pourrait être l’étude de l’impact de l’ascenseur sur la civilisation moderne (« L’ascenseur est le miracle mécanique qui a un jour permis aux villes de se redresser sur leurs pattes arrière et de se tenir debout ») ou un essai sur la mémoire (« Je suis privé de cette capacité d’effacement qui nous permet de nous alléger du poids de notre passé ») est d’abord un roman à la fois poignant et jubilatoire, comme Dubois, écrivain de la contradiction, sait si bien les trousser. Le voyage à ses côtés vaut le détour.

 

« Le cas Sneijder » de Jean-Paul Dubois (L’Olivier) - 218 pages - 18 €

 

A retrouver également dans les archives la critique de "Kennedy et Moi".


L’ITALIE S’INTERROGE


L’Italie se met en scène dans deux formidables romans qui puisent avec bonheur dans le terreau historique. De Giancarlo de Cataldo, on se souvient du livre coup de poing « Romanzo criminale » dans lequel il évoquait les destins croisés d’une bande de jeunes malfrats ambitieux au point de vouloir mettre Rome en coupe réglée. Cataldo plonge cette fois au mitan du XIXème siècle à l’époque où la péninsule était une mosaïque partagée entre un Nord sous le joug des Autrichiens, un Sud aux mains des Bourbons de Naples et au centre, les Etats papaux. C’est le moment où s’éveille le sentiment patriotique italien. Lorenzo di Vallelaura, noble vénitien, est le pivot de cette histoire de grande ampleur, sorte de toile d’araignée au cœur de laquelle Lorenzo approche tous ceux qui sont susceptibles de modifier le destin de ce pays à la recherche de son âme : Victor-Emmanuel II et Napoléon III Cavour et Garibladi, Mazzini et Von Aschenbach, jusqu’à Karl Marx… Ayant déserté de l’armée autrichienne, Lorenzo n’échappe à la mort qu’en acceptant d’être un espion à la solde de l’empire austro-hongrois. La puissance d’évocation de Giancarlo de Cataldo fait merveille pour ressusciter une période cruciale pour l’Italie et réussit le mariage parfait entre fiction et histoire. Dumas aurait apprécié…

 

« Les traîtres » de Giancarlo de Cataldo - traduction de Serge Quadruppani (Métailié) - 600 pages - 24 €


C’est dans l’Histoire aussi, mais plus proche qu’Antonio Pennacchi puise pour relater un autre épisode troublant de la construction italienne, l’assainissement des marais Pontins et la construction d’un canal de 30 kilomètres à proximité de Rome. ce projet est porté par Mussolini qui vient de réussir sa marche sur la capitale pour y capter le pouvoir et voit dans ces travaux gigantesques l’occasion de donner du travail à des milliers de miséreux et de les embrigader dans son idéologie fasciste et dans ce culte du chef qui est sa marque de fabrique. Pennacchi, qui raconte cette odyssée à travers une famille de paysans très pauvres de la vallée du Pô dont le père est un militant syndicaliste et prend, aux côtés du futur Duce, la pente savonneuse qui le propulse d’un socialisme radical à un fascisme de survie. Plus dure sera la chute. Remarquable la façon dont l’auteur, qui fit le chemin inverse (du parti néofasciste au parti communiste), construit ce voyage familial vers une inexorable chute.

 

« Canal Mussolini » d’Antonio Pennacchi - traduction de Nathalie Bauer (Liana Levi) - 528 pages - 23 €


L’ESPAGNE SE SOUVIENT


Si on vous dit Espagne 1936, vous comprenez aisément que le grand vent de l’Histoire souffle sur le dernier roman d’un géant des lettres ibères, Antonio Munoz-Molina. La guerre a commencé. Républicain, l’architecte Ignacio Abel fuit en urgence le franquisme conquérant et se retrouve désemparé à New York où il mène l’existence pathétique d’un professeur exilé, hanté par le souvenir de Madrid bombardée par les forces fascistes et en proie à la lutte interne entre anarchistes et socialistes au sein d’une Républicain espagnole proche de céder au général félon. Ces souvenirs douloureux l’assaillent et l’entraînent à un retour sur lui-même où il mesure ce qu’avait de vain sa vie auprès d’une épouse bourgeoise, catholique et rigide. Il n’en est pas moins perturbé par ce qui attend ses deux enfants qu’il se reproche d’avoir abandonnés. Tous ces va-et-vient de la mémoire sont autant d’images-choc qui lui viennent à l’esprit alors qu’il s’apprête à rendre visite à sa jeune maîtresse américaine, promesse d’une autre existence apaisée qui ne se réalisera que s’il parvient à tourner la page de la guerre civile espagnole. Munoz-Molina revisite avec brio une période terrible, si souvent mis en scène par la littérature (Hemingway, Malraux, Orwell et Koestler) et qui, une fois de plus, aura inspiré un véritable écrivain.

 

« Dans la grande nuit des temps » d’Antonio Munoz-Molin - traduction de Philippe Bataillon - (Le Seuil) - 768 pages - 23 €